La convention signée en marge du REVADE 2026 ouvre une nouvelle piste de coopération entre l’Entreprise nationale des industries électroniques et l’Agence nationale des déchets. Reste à savoir si elle débouchera sur des projets concrets de valorisation, et ce que l’industrie électronique peut réellement apporter à ce chantier.
La transition écologique ne se joue pas seulement dans les laboratoires ou lors des grandes conférences sur le climat. Elle se fabrique aussi dans les usines, là où la production, les coûts et la responsabilité environnementale doivent cohabiter tous les jours. C’est dans ce décor que s’inscrit la convention signée entre l’ENIE, implantée à Sidi Bel-Abbès, et l’Agence nationale des déchets (AND).
Une convention qui parle d’industrie autant que d’environnement
Selon le communiqué qui a annoncé l’accord, la convention a été paraphée par Abdesselam Bouab, PDG de l’ENIE, et par Fatima Zahra Barsa, directrice de l’AND. Le texte vise à consolider les relations entre les deux institutions et à explorer des pistes de coopération dans la gestion et la valorisation des déchets. Rien de spectaculaire sur le papier, mais le geste traduit un changement de regard : le déchet n’est plus seulement un problème à évacuer, il devient une matière première potentielle, une source d’activité et un terrain d’innovation.
Le problème, c’est que ce changement de regard reste à traduire en chiffres. Le communiqué ne détaille ni le programme opérationnel, ni les catégories de déchets visées, ni les moyens financiers mobilisés. Tant que ces éléments manquent, la portée réelle de l’accord reste une question ouverte.
REVADE 2026 : le recyclage entre dans la salle des machines
La signature s’est tenue à l’occasion de la dixième édition du Salon international de la récupération et de la valorisation des déchets, le REVADE, à Alger. Le salon, organisé par la Chambre algérienne de commerce et d’industrie et l’AND, avec le concours d’Algeria Exhibitions, a acquis au fil des ans la réputation d’un lieu de rencontre entre collecteurs, transformateurs, investisseurs et chercheurs. La préparation de cette édition annonçait déjà une ambition : faire entrer l’économie circulaire dans le processus de diversification de l’économie nationale.
Cette édition, placée sous le thème « Une économie circulaire durable : enjeux et perspectives », accueille des exposants algériens et étrangers, avec notamment des opérateurs venus d’Allemagne, d’Italie, de Chine, de Belgique, du Rwanda et du Sultanat d’Oman, invité d’honneur. Le champ couvert dépasse largement le recyclage des emballages : déchets industriels, plastiques, métaux, déchets spéciaux et équipements électriques et électroniques y figurent aussi. Autrement dit, le salon touche directement les métiers de l’ENIE.
Un gisement encore largement sous-exploité
Ce que promet la stratégie 2035
La stratégie nationale de gestion intégrée et de valorisation des déchets à l’horizon 2035, présentée par le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie, fixe des objectifs chiffrés. Elle prévoit de valoriser 47 % des déchets ménagers et assimilés, 47 % des déchets spéciaux et 60 % des déchets inertes. Selon les données citées par le document de référence, la valeur économique potentielle de ces opérations atteindrait 88 milliards de dinars, pour des investissements publics et privés évalués à 54 milliards. Le programme table aussi sur 30 000 emplois directs et 70 000 emplois indirects entre 2019 et 2035.
Ces montants sont des objectifs de planification, pas des acquis. Il faut le répéter, car c’est une nuance que les annonces officielles ont tendance à gommer.
Une filière qui existe déjà, en partie
Lors de l’ouverture du REVADE, la ministre de l’Environnement, Kaouter Krikou, a indiqué que plus de 3 000 start-up et microentreprises opéraient dans la gestion des déchets à l’échelle nationale, et que plus de 197 autorisations de collecte de déchets recyclables avaient été délivrées au titre de 2025. Ces chiffres dessinent un tissu entrepreneurial déjà présent, sur lequel de nouveaux partenariats entre établissements publics, industriels et opérateurs privés pourraient s’appuyer.
Le recyclage, lui, suppose bien plus qu’une bonne volonté. Il exige des infrastructures, une collecte organisée, un tri efficace, des débouchés industriels solides et une traçabilité des flux. Sans acheteurs pour les matières récupérées, la filière s’essouffle vite.
Les déchets électroniques, le terrain où l’ENIE pourrait peser
Une filière plus complexe que le recyclage ordinaire
Il est tentant de voir dans l’ENIE un partenaire naturel de l’économie circulaire, et l’idée n’est pas absurde. Mais il faut distinguer les rôles. Les déchets d’équipements électriques et électroniques, les fameux DEEE, sont un cas à part. Téléviseurs, ordinateurs, cartes électroniques ou appareils de communication hors d’usage contiennent des matières récupérables, mais aussi des composants qui demandent des précautions. Abandonnés dans les ordures ménagères ou démantelés dans de mauvaises conditions, ils peuvent polluer les sols et les nappes.
Leur traitement suppose une chaîne spécialisée : collecte séparée, diagnostic, réemploi quand il est possible, démantèlement, séparation des composants, récupération des métaux et des plastiques, puis traitement des fractions dangereuses. Un simple broyage ne suffit pas. On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi l’expertise d’un industriel électronique pourrait compter.
Ce que l’ENIE peut apporter, et ce qu’elle ne peut pas encore affirmer
L’entreprise, qui s’est diversifiée ces dernières années vers la protection intelligente, l’automatisation et les énergies renouvelables, dispose d’un savoir-faire technique réel. Des systèmes électroniques peuvent aider à suivre les opérations de collecte, à identifier les flux de déchets, à surveiller des installations ou à automatiser certaines étapes du tri. Ce sont des possibilités techniques sérieuses.
Il faut toutefois être précis : aucune information publique consultée ne permet d’affirmer que la convention avec l’AND porte précisément sur le recyclage des DEEE, sur la création d’une unité de traitement ou sur la fabrication de produits à partir de matières récupérées. La proximité entre les compétences d’une entreprise électronique et les besoins du recyclage ne suffit pas à prouver l’existence d’un projet industriel arrêté. Elle indique une direction, rien de plus.
Un cadre juridique qui attend ses preuves
La convention s’inscrit aussi dans une évolution du cadre légal. La loi n° 01-19 du 12 décembre 2001, relative à la gestion, au contrôle et à l’élimination des déchets, a longtemps servi de fondement à la politique nationale. Elle a accompagné des programmes de gestion des déchets solides municipaux et spéciaux, ainsi que le développement d’infrastructures de traitement.
Ce cadre a été complété par la loi n° 25-02, publiée au Journal officiel en février 2025, qui renforce les dispositions sur la gestion intégrée, la planification territoriale, la valorisation et les responsabilités des acteurs. Sur le papier, la hiérarchie est claire : prévention, tri, récupération et valorisation doivent prendre le pas sur l’élimination.
Le papier, justement, ne collecte rien. L’efficacité d’une loi dépend de son application, des équipements disponibles, de la capacité de contrôle et, surtout, de l’existence de débouchés économiques. Une filière qui ne rapporte pas assez finit par être abandonnée, quelle que soit la qualité de ses textes. C’est là que les partenariats entre agences publiques et entreprises industrielles peuvent faire la différence, à condition de dépasser le stade des intentions.
Sidi Bel-Abbès, une mémoire industrielle et un terrain d’essai
Pour Sidi Bel-Abbès, la question dépasse le cadre institutionnel. La ville doit une grande partie de son histoire industrielle à l’ENIE, et elle connaît aussi les défis de la gestion des déchets. Le ramassage a déjà été confié à des entreprises privées, dans le cadre de conventions de collecte, et la production de déchets ne cesse d’augmenter, selon une dépêche relayée par Algérie360.
La wilaya n’en est pas à son premier chantier de ce type. Entre 2015 et 2019, un projet d’appui à la gestion intégrée des déchets, l’AGID, mené avec la coopération belge, a été conduit dans trois wilayas pilotes, dont Sidi Bel-Abbès, aux côtés de Mascara et Mostaganem. Son rapport final, consultable auprès de l’organisme Enabel, constitue une référence utile pour mesurer ce qui a été construit et ce qui reste à consolider.
Dans ce paysage, la coopération ENIE–AND peut ouvrir des perspectives : maintenance, réemploi, démantèlement, tri automatisé, conception d’équipements moins polluants. Elle peut aussi rapprocher industriels et chercheurs pour mettre au point des procédés adaptés au marché algérien. Mais l’approche doit rester méthodique : identifier les gisements, en connaître la composition, comparer les technologies, chiffrer les coûts et sécuriser les débouchés. Il faudra aussi s’assurer que la récupération ne déplace pas la pollution d’un site vers un autre.
Les questions qui décideront de la suite
La signature d’un accord est un signal. Elle n’est pas un résultat. Plusieurs questions restent sans réponse publique. Quels types de déchets seront concernés ? La convention prévoit-elle des études préalables, des projets pilotes ou des investissements industriels ? Quelle sera la contribution technique de l’ENIE, et quel accompagnement l’AND apportera-t-elle ? Des collectivités, des universités ou des opérateurs privés seront-ils associés ? Un calendrier et des indicateurs de performance ont-ils été définis ?
Les réponses permettront de savoir si l’on a affaire à une convention-cadre, utile pour organiser les échanges et préparer des projets, ou à un programme opérationnel doté de moyens et d’objectifs chiffrables. Pour une entreprise industrielle, la réussite ne se mesure d’ailleurs pas au nombre de partenariats signés, mais aux quantités de matières récupérées, aux ressources économisées, aux déchets dangereux correctement traités, aux emplois créés et à la viabilité économique des opérations.
Il reste une évidence qu’on a parfois tendance à oublier : les objectifs de 2035 ne se réaliseront pas sans une coordination durable entre pouvoirs publics, entreprises, collectivités, centres de recherche et citoyens. Une convention bilatérale, aussi prometteuse soit-elle, ne suffit pas à elle seule.
Le défi, au fond, est de faire de la protection de l’environnement un facteur de production. Un déchet ne devient une ressource que lorsque l’organisation technique, économique et réglementaire permet de le récupérer et de le réintroduire dans un cycle industriel. L’accord entre l’ENIE et l’AND ouvre cette porte. Reste à voir qui la franchira, avec quels moyens, et dans quels délais.