SOCIETE

Les barreaux de la désillusion

Sidi Bel-Abbès | Le logement AADL du journaliste Mir Mohamed saccagé à deux reprises par des cambrioleurs

Pendant des années, Mir Mohamed avait refusé de transformer son logement en forteresse. Les grilles de fer, omniprésentes durant les années du terrorisme, étaient pour lui le symbole d’une société vivant dans la peur. Elles rappelaient les nuits d’angoisse, les fenêtres barricadées, les portes renforcées et cette impression d’être prisonnier chez soi alors que les véritables criminels circulaient librement.

Lorsque l’Algérie retrouva progressivement la paix, il s’était promis de ne jamais revivre derrière des barreaux. La sécurité retrouvée devait permettre aux habitants d’ouvrir leurs fenêtres sans méfiance et leurs balcons sans ressentir le besoin d’y installer des cages métalliques. L’histoire lui a malheureusement donné tort.

Le logement AADL qui devait accueillir sa famille a été vandalisé à deux reprises. Une première fois dès la remise des clés. Une seconde fois, quelques jours seulement avant son emménagement. Les auteurs n’ont pas seulement volé. Ils ont détruit. Installations électriques arrachées, conduites de gaz endommagées, réseau d’eau potable saboté, équipements de climatisation et de chauffage méthodiquement saccagés : le logement est redevenu un chantier, obligeant son propriétaire à engager, une nouvelle fois, des dépenses considérables pour le rendre habitable.

Une plainte a été déposée auprès des services de police du XVe arrondissement de Sidi Bel-Abbès. L’enquête suit son cours. Mais, en attendant que justice soit rendue, il faut réparer, remplacer, reconstruire… et surtout protéger.

Alors les barreaux sont arrivés. Non comme un choix architectural. Comme un aveu. Ils ne protègent pas seulement des fenêtres. Ils enferment une illusion. Mir Mohamed croyait que la disparition du terrorisme avait rendu inutiles ces protections héritées d’une période sombre. Il découvre aujourd’hui qu’une autre forme d’insécurité s’est installée, plus diffuse, moins spectaculaire peut-être, mais tout aussi destructrice dans le quotidien des citoyens.

Les terroristes voulaient semer la peur. Les cambrioleurs, eux, installent la méfiance. Ils obligent les familles à vivre derrière des grilles, à transformer leurs appartements en citadelles et à considérer chaque absence comme un risque. Le plus inquiétant est sans doute là. Lorsque les honnêtes citoyens se barricadent tandis que les délinquants imposent leurs règles, c’est une parcelle de liberté qui disparaît.

Les barreaux que Mir Mohamed fera poser ne disent donc pas seulement la vulnérabilité d’un appartement. Ils racontent le recul d’une confiance patiemment reconstruite après les années de violence. Cette affaire dépasse largement le destin d’un seul journaliste.

Elle pose une question qui concerne toute la société : à quoi sert de retrouver la paix si les citoyens doivent, une génération plus tard, réapprendre à vivre derrière les mêmes barreaux, non plus par crainte des groupes armés, mais par peur de bandes de malfaiteurs qui prospèrent dans l’ombre de nos quartiers ?

Il est des victoires qui se mesurent à la disparition des armes. Il en est d’autres qui ne seront complètes que lorsque les fenêtres des Algériens n’auront plus besoin d’être protégées par des grilles de fer.