Trois ans après avoir posé les bases d’une saga mémorielle consacrée aux émirs Abdelkader, El Hachemi et Khaled, l’écrivaine et chercheuse Nassira Lachlak publie la suite attendue de son cycle. « Le Fil invisible – Tome 2 : Émir Khaled, une mémoire en héritage » paraît en ce mois de septembre 2026 aux éditions Édilivre. 184 pages resserrées sur un homme situé à la charnière de deux mondes : celui de la résistance et celui du journalisme politique naissant.
Le sous-titre donne d’emblée la tonalité de l’ouvrage. « Une mémoire en héritage » : la formule annonce moins une biographie linéaire qu’une interrogation sur la transmission — comment un legs historique se déforme, se recompose et, parfois, survit lorsqu’il change de mains, de génération, de langue. Référencé sous l’ISBN 978-2-414-82818-0 — certains catalogues indiquant une date bibliographique au 14 septembre —, le livre prolonge directement « Le Fil invisible : Histoire d’une lignée », premier tome consacré à la continuité familiale entre les trois figures. Ici, l’objectif se resserre : il ne s’agit plus de raconter une lignée, mais un seul homme, pris entre ce qu’il reçoit et ce qu’il transmet.
D’Abdelkader à Khaled, un héritage qui change de langage
Né à Damas en 1875, mort dans la même ville en 1936, Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi est le petit-fils de l’émir Abdelkader et le fils de l’émir El Hachemi. Des travaux universitaires le situent parmi les figures marquantes de la vie politique algérienne du premier quart du XXe siècle — une place que Nassira Lachlak choisit précisément pour sa position de passage.
Sa trajectoire porte la marque d’un monde en recomposition. Né dans le contexte de l’exil de son grand-père, il reçoit d’abord une formation arabe et musulmane, avant de poursuivre des études françaises, notamment au lycée Louis-le-Grand puis à Saint-Cyr. Damas, la France, l’Algérie : trois espaces, trois cultures politiques, qu’il traverse sans jamais vraiment s’y fixer.
C’est cette circulation qui intéresse l’autrice. Khaled n’est pas seulement un héritier ; il est celui à qui incombe la tâche, presque impossible, de traduire un héritage ancien — celui de la résistance armée — dans le langage politique de son époque, fait de journaux, de pétitions et de débats plutôt que de combats.
Un homme de presse autant qu’un héritier
Cette dimension intellectuelle occupe une place centrale dans le livre. Khaled n’est pas réduit au rôle de descendant d’une grande figure de la résistance : il fut aussi un acteur du débat public, en particulier par la presse. Des recherches consacrées à son discours journalistique se sont penchées sur les textes qu’il publie, en français comme en arabe, dans le journal L’Ikdam, entre 1920 et 1923 — des écrits qui traversent les questions politiques, sociales, religieuses, morales et culturelles de son temps.
Le livre revient aussi sur la genèse de ce titre. Fondé à Alger le 7 mars 1919 à l’initiative de l’émir Khaled lui-même, L’Ikdam se présente d’emblée comme un organe de défense des intérêts politiques et économiques des musulmans d’Afrique du Nord. Dès ses premiers numéros, le journal porte les revendications de représentation politique des Algériens, l’abrogation des mesures discriminatoires et la défense de leurs droits — sans jamais renoncer à la préservation du statut personnel musulman.
À partir de septembre 1921, l’émir Khaled en prend officiellement la direction et en fait une véritable tribune de son combat politique. Ses colonnes dénoncent alors avec vigueur les abus administratifs, les accaparements de terres et les difficultés que traversent les fellahs, les travailleurs et les chômeurs — une matière que Nassira Lachlak mobilise pour montrer comment L’Ikdam accompagne une étape essentielle de l’engagement politique de Khaled, en faisant entendre, dans l’espace public algérien comme dans celui de la métropole, les revendications d’une population musulmane jusque-là privée de représentation politique.
Le choix de cette figure prend alors une autre épaisseur : le « fil invisible » du titre ne désigne pas seulement une filiation de sang. Il désigne aussi une filiation d’idées. De l’héritage de la résistance à la revendication politique, la lignée Abdelkader–El Hachemi–Khaled devient l’histoire d’une transformation — celle d’une cause qui cherche de nouveaux mots, de nouvelles formes, de nouveaux espaces de représentation.
1919-1923 : les années de l’éveil politique
Le premier après-guerre constitue un moment charnière. Les travaux historiques consacrés à Khaled le placent au cœur des débats politiques algériens du début du siècle ; sa requête adressée en 1919 au président américain Woodrow Wilson figure parmi les épisodes réunis dans la documentation du projet.
Reste une nuance que le livre s’attache à préserver : Khaled appartient à une phase de transition entre différentes formes de revendication, et les mouvements nationalistes qui se développeront plus tard ne sauraient être purement et simplement assimilés à son action — même si certaines continuités méritent d’être mises en évidence. Des historiens ont d’ailleurs étudié ses liens supposés avec les milieux communistes après son exil à Alexandrie en 1923 : une adhésion présumée, relayée en son temps par L’Humanité, mais dont la réalité reste discutée. C’est précisément cette zone grise — ni pur résistant, ni nationaliste au sens ultérieur du terme — qui rend la problématique du tome 2 intéressante : comment une idée politique se transmet-elle lorsqu’elle change de génération, de contexte et de forme ?
De Khaled aux générations de l’après-1925 : une continuité souterraine
L’un des chapitres du livre, intitulé « L’homme au symbole (1925-1954) », pousse cette réflexion plus loin. Nassira Lachlak y examine ce qu’elle nomme une « continuité souterraine » entre l’expérience politique de Khaled et les mouvements nationalistes qui apparaîtront par la suite. Le texte évoque Messali El Hadj, l’Étoile nord-africaine et le Parti du peuple algérien, en insistant sur la construction progressive d’un langage politique algérien et sur l’affirmation d’une identité nationale dépassant les appartenances locales, tribales ou régionales.
L’autrice se garde toutefois de faire de Khaled un acteur direct de la guerre de Libération. Elle le situe plutôt comme une figure antérieure, un point de passage, une étape dans une histoire politique qui se poursuit après sa disparition. La nuance compte : le livre ne propose pas une succession mécanique entre Khaled et les nationalistes ultérieurs, mais une réflexion sur la circulation des idées et sur les formes successives prises par la conscience politique algérienne.
Le fil invisible, de la généalogie à la mémoire collective
C’est dans ce mouvement que le titre du livre prend toute sa portée. Le fil relie d’abord trois générations — Abdelkader, El Hachemi, Khaled — mais il ne s’arrête pas à la disparition de ce dernier. Il se prolonge vers les descendants, les récits familiaux, les lieux de mémoire, et plus largement vers la manière dont une société construit son rapport au passé.
On peut le lire simultanément comme un fil familial, géographique, historique et intellectuel : Abdelkader → El Hachemi → Khaled → générations suivantes ; mais aussi Damas → France → Algérie → exil → mémoire contemporaine. Le titre devient alors une métaphore de la survivance : ce qui relie les générations n’est pas toujours visible, documenté, institutionnalisé. Cela peut être une histoire racontée en famille, un lieu conservé, une lettre, une photographie, une sépulture — ou simplement un silence.
Cette approche était déjà celle du premier volume, dont le travail s’appuyait sur des lieux et des traces matérielles — une ancienne demeure de Bou Saâda, restée fermée pendant plus d’un siècle et associée à El Hachemi puis à son fils Khaled, y constituait un point de départ. La documentation disponible invite toutefois à vérifier, dans ce second tome, la place exacte qu’occupe cette demeure, les informations actuellement accessibles concernant surtout le premier ouvrage.
Une écriture à la croisée de plusieurs disciplines
Le projet se situe à la rencontre de plusieurs registres : histoire, mémoire familiale, patrimoine, récit de terrain, écriture personnelle. Une hybridité qui doit sans doute beaucoup au parcours de l’autrice elle-même.
Née en 1960 à Sidi Bel-Abbès, Nassira Lachlak est docteure en recherche médicale, diplômée de la Faculté de pharmacie de l’université Paul-Sabatier de Toulouse. Son parcours professionnel s’inscrit dans l’innovation diagnostique et les biotechnologies, avec des recherches liées à l’analyse olfactive, au diagnostic et à l’intelligence artificielle. Son activité littéraire et mémorielle s’est développée en parallèle en 2026, avec la parution de Prismes d’émotions, son premier recueil de poésie, et de Mémoriel d’une chercheuse-inventrice. Trois dimensions d’un même parcours — scientifique, poétique, mémorielle — qui se rejoignent la même année.
Ce que Khaled continue de transmettre
Reste une question que le livre pose sans la refermer : que devient une mémoire historique lorsqu’elle traverse plusieurs générations et plusieurs ruptures ? L’histoire, semble répondre Nassira Lachlak, ne se transmet pas uniquement par les archives officielles ou les grandes commémorations. Elle circule aussi dans les familles, les lieux, les récits — fragmentée, déplacée, parfois silencieuse, mais rarement éteinte.
À travers Khaled, petit-fils d’Abdelkader et fils d’El Hachemi, le livre observe ce moment précis où un héritage de résistance entre dans un autre âge de l’histoire : celui de la parole politique, de la presse, de la revendication, et de la lente construction d’une conscience nationale. Le fil invisible relie ainsi les hommes, les générations et les territoires — mais aussi les idées. Un fil qui ne prétend pas effacer les fractures de l’histoire ; il cherche simplement à comprendre ce qui, malgré elles, continue de tenir.