Le 15 août, le ministre de l’Hydraulique a posé la première pierre d’un périmètre agricole de 100 hectares à Ras El-Ma, entièrement alimenté par les eaux usées traitées de la commune. Un geste protocolaire modeste en apparence — mais qui s’inscrit dans un mouvement bien plus large : de la Mitidja à l’Ouest algérien, l’eau qu’on évacuait hier vers les oueds devient la ressource sur laquelle l’Algérie mise pour irriguer demain.
Samedi après-midi, dans la daïra de Ras El-Ma, à une trentaine de kilomètres de Sidi Bel-Abbès, Lounès Bouzegza a procédé à un geste protocolaire bref — quelques minutes, une pierre, une pelle — qui résume pourtant l’un des tournants les plus discrets de la politique hydraulique algérienne. Le ministre de l’Hydraulique a lancé un périmètre agricole de 100 hectares, qui sera intégralement irrigué non pas par un barrage ni par un forage, mais par les eaux usées traitées de la station d’épuration de la commune.
L’annonce, en elle-même, tiendrait en une dépêche. Replacée dans son contexte, elle raconte une histoire plus intéressante : celle d’une wilaya qui expérimente, projet après projet, une autre manière de faire pousser des cultures dans un pays où l’eau conventionnelle se fait rare.
Ras El-Ma, ou l’eau qu’on ne rejette plus
Ce que le ministre a inauguré n’a rien d’un symbole creux. Le principe est simple à énoncer, plus complexe à mettre en œuvre : la station d’épuration de Ras El-Ma traite les eaux usées de la commune, ce traitement produit une eau épurée, et cette eau, au lieu de rejoindre l’oued voisin, alimentera désormais un réseau d’irrigation dédié à 100 hectares de cultures.
Le ministre a présenté l’opération comme une illustration de la stratégie nationale de diversification des ressources hydriques, insistant sur la nécessité de valoriser les ressources dites non conventionnelles — un vocabulaire technocratique pour désigner tout ce qui n’est ni un barrage ni une nappe phréatique : eaux usées épurées, dessalement, transferts interrégionaux. Il a également profité de sa visite pour appeler à intensifier la lutte contre les fuites d’eau et à généraliser les compteurs intelligents, et annoncé la réactivation d’une « police de l’eau » chargée de sanctionner les branchements sauvages.
Une donnée technique mérite d’être posée ici, avec la prudence qu’elle impose. Un rapport du comité scientifique français COSTEA, consacré à la réutilisation des eaux usées épurées en Algérie, recensait déjà en 2022 la STEP de Ras El-Ma parmi les stations de Sidi Bel-Abbès susceptibles d’alimenter un projet de réutilisation agricole, avec un débit nominal de l’ordre de 5 882 m³ par jour et un procédé de lagunage aéré. Le document ne lui attribuait alors aucune superficie irrigable — signe que le projet inauguré cet été est bien un aboutissement récent, et non la simple mise en musique d’un dossier ancien. Reste qu’un débit nominal ne se traduit jamais mécaniquement en hectares irrigables : la qualité effective de l’eau en sortie, la saisonnalité, les pertes de réseau et les exigences réglementaires propres à chaque culture pèsent tout autant que le chiffre affiché sur la plaque de la station.
Le Rocher, précédent local d’un modèle qui se cherche
Ras El-Ma n’invente rien depuis zéro. Sidi Bel-Abbès expérimente cette voie depuis plusieurs années déjà, à travers un site connu localement : le Rocher, à proximité immédiate de la ville.
Une expérience pilote y permet déjà d’irriguer une quinzaine d’hectares de vergers de nectarines grâce à une eau qui, auparavant, finissait sa course dans l’oued Mekerra. Le responsable local cité par 22-med résume assez bien le paradoxe qui a longtemps caractérisé la gestion de l’eau dans la wilaya : une ressource abondante, traitée, disponible toute l’année, mais renvoyée à la nature pendant que des communes entières peinaient à s’approvisionner en eau potable.
Ce précédent n’est pas figé. Selon la même source, le périmètre du Rocher devrait passer de 15 à 50 hectares à l’horizon 2027, tandis qu’un nouveau périmètre de 100 hectares serait en cours de conception à Sfisef, alimenté par la station d’épuration locale, et qu’un projet pilote de 15 hectares de cultures énergétiques serait également à l’étude. La station d’épuration de Sidi Bel-Abbès elle-même devrait, dans le même mouvement, être dotée d’un traitement tertiaire destiné à élargir l’éventail des usages agricoles possibles.
Il faut cependant distinguer deux degrés de certitude. Ras El-Ma est un projet officiellement lancé, daté, doté d’un ministre et d’une pierre inaugurale. Le Rocher, Sfisef, la modernisation de la STEP de Sidi Bel-Abbès et les cultures énergétiques relèvent, eux, d’informations rapportées par une source spécialisée — sérieuses, mais qui gagneraient à être confirmées auprès de la Direction de l’hydraulique ou de l’ONA avant d’être présentées comme des décisions définitivement arrêtées.
Le ministre a d’ailleurs lui-même cité Sfisef et Telagh comme deux communes appelées à se doter de nouvelles stations d’épuration, dans une logique explicitement tournée vers le soutien à l’agriculture et à l’industrie locales — ce qui accrédite, sans la certifier entièrement, l’hypothèse d’un maillage progressif autour des petites et moyennes STEP de la wilaya.
Un gisement bien plus vaste que 100 hectares
Le vrai potentiel de Sidi Bel-Abbès ne se mesure pas à l’aune du seul périmètre de Ras El-Ma. Plusieurs travaux universitaires ont tenté de chiffrer ce que la station d’épuration de la ville pourrait mobiliser si elle était pleinement exploitée. Les ordres de grandeur varient selon les études — signe qu’aucun chiffre définitif ne fait encore consensus — mais tous convergent vers un même constat : le potentiel réellement exploité aujourd’hui reste très inférieur à ce que la ressource permettrait.
C’est aussi ce que documente 22-med, qui évalue à plus de 36 000 m³ le volume d’eaux épurées traité chaque jour à Sidi Bel-Abbès, soit près de 15 millions de mètres cubes par an — un volume qui, pleinement valorisé, pourrait théoriquement irriguer jusqu’à 1 500 hectares. Les 100 hectares de Ras El-Ma représentent donc, au mieux, une fraction du gisement disponible à l’échelle de la seule wilaya. Ce n’est pas une faiblesse du projet : c’est plutôt le signe qu’il fonctionne comme un laboratoire, une preuve de concept avant une extension éventuelle.
Sfisef, Telagh : vers un maillage de petites stations
Sfisef revient à deux reprises dans le dossier, et cette redondance n’est pas anodine. D’un côté, le ministre a personnellement demandé la réalisation de nouvelles stations d’épuration à Sfisef et à Telagh, dans une logique de soutien direct à l’agriculture et à l’industrie locales. De l’autre, une source spécialisée évoque un périmètre agricole de 100 hectares déjà en cours de conception à Sfisef, alimenté par la STEP locale.
L’intérêt de Telagh, lui, tient à un changement de doctrine plus profond que le seul chiffre des hectares : le document ministériel précise que la généralisation des schémas directeurs d’assainissement doit désormais permettre la réutilisation des eaux traitées dans l’irrigation agricole. Autrement dit, la réutilisation ne serait plus pensée après coup, projet par projet, mais intégrée dès la conception des futurs réseaux d’assainissement. Reste, là encore, à vérifier sur le terrain le statut exact de ces annonces — étude, programmation budgétaire ou appel d’offres — avant de les présenter comme acquises.
Le pays change d’échelle : de la Mitidja à El Oued, de Médéa à Batna
Ras El-Ma prend un tout autre relief lorsqu’on le replace dans le paysage national. Le 10 mars 2026, un projet de raccordement a mis en service le transfert des eaux épurées de la station de Réghaïa vers le grand périmètre irrigué de la Mitidja orientale, avec une capacité de 60 000 m³ par jour — soit, annualisé, près de 22 millions de mètres cubes. L’opération, supervisée par le ministre de l’Hydraulique de l’époque, Taha Derbal, illustre un modèle différent de celui de Ras El-Ma : plutôt que de créer un nouveau périmètre autour d’une petite STEP, elle raccorde une grande station existante à un bassin agricole déjà structuré, l’un des plus productifs du pays.
D’autres dossiers, moins médiatisés, dessinent la même trajectoire à des échelles très diverses. Dans la wilaya d’El Oued, l’Office national de l’irrigation et du drainage a lancé un appel d’offres portant sur une étude complémentaire de réutilisation des eaux usées épurées de quatre stations, avec un suivi de travaux annoncé sur 3 000 hectares au niveau du site de Chott Eddiba — preuve que la réutilisation ne concerne plus seulement les régions du Nord, mais commence à s’imposer comme une ressource pour des territoires sahariens où la pression sur les nappes est particulièrement forte.
À Médéa, la station d’épuration de Berrouaghia, dont la mise en service est annoncée avant la fin de 2026, avec une capacité de production de près de 12 900 m³ par jour, doit porter le périmètre irrigué des communes de Berrouaghia et Sidi Naâmane à plus de 2 000 hectares — un projet qui s’ajoute aux 300 hectares de vergers déjà irrigués depuis le début des années 2000 grâce à la station voisine de Oued-Lahrache.
À Batna, la logique est plus ancienne encore : une convention signée dès 2021 entre l’Office national de l’assainissement et une ferme pilote a permis d’irriguer une centaine d’hectares grâce aux eaux recyclées de la STEP de Timgad, avant d’être étendue en 2023 à l’irrigation de 20 000 arbres fruitiers via la station d’Arris. Une nouvelle STEP, d’une capacité annoncée de 70 000 m³ par jour, pourrait à terme permettre l’irrigation d’environ 1 000 hectares supplémentaires.
Le fil conducteur, d’un projet à l’autre, est presque toujours le même : une expérience pilote, une convention avec des agriculteurs, puis une extension progressive vers de nouveaux périmètres.
Tlemcen et l’Ouest, une histoire plus ancienne qu’il n’y paraît
Pour l’Ouest algérien, et pour Tlemcen en particulier, la réutilisation des eaux épurées n’est pas une nouveauté de 2026. Le périmètre de Hennaya, alimenté depuis 2011 par les eaux traitées de la station d’Aïn El Houtz, couvre aujourd’hui une superficie de l’ordre de 900 hectares consacrés exclusivement à l’arboriculture — un chiffre qui dépasse déjà, à lui seul, l’ensemble des projets actuellement en cours à Sidi Bel-Abbès. Une étude récente de l’université de Tlemcen, consacrée à l’impact de cette réutilisation sur les terres agricoles, conclut que les eaux épurées analysées respectent les normes sanitaires en vigueur et que les agriculteurs du périmètre en tirent une satisfaction globale, avec une amélioration constatée des rendements et de la qualité des sols.
Plus récemment, en mars 2025, la station d’épuration de Sebdou a été mise en service lors d’une visite ministérielle, avec une capacité présentée comme susceptible de permettre l’irrigation de plus de 500 hectares de terres agricoles avoisinantes ; le ministre avait alors ordonné une étude, dotée de 60 millions de dinars, spécifiquement consacrée à la réutilisation des eaux traitées de cette station. Un peu plus au sud-ouest, à Aïn Témouchent, une nouvelle STEP en cours de réalisation à Béni Saf, d’une capacité annoncée de 13 420 m³ par jour et dotée d’un traitement tertiaire avec désinfection ultraviolette, doit alimenter une superficie agricole de 500 hectares déjà réservée à cet effet.
Cette antériorité change la lecture qu’on peut faire de Ras El-Ma : loin d’être une innovation isolée, le projet de Sidi Bel-Abbès s’inscrit dans une région qui expérimente ce type de réutilisation depuis plus d’une décennie, avec des résultats documentés et plutôt encourageants.
Un cadre juridique déjà posé, un horizon fixé à 2045
La réutilisation des eaux usées épurées n’est pas non plus une nouveauté juridique. L’Office national de l’assainissement rappelle lui-même l’arsenal existant : la loi n°05-12 du 4 août 2005 relative à l’eau, le décret exécutif n°07-149 de mai 2007 sur la concession d’utilisation des eaux épurées à des fins d’irrigation, l’arrêté interministériel du 2 janvier 2012 fixant la liste des cultures autorisées et les spécifications de l’eau, ainsi que la norme algérienne NA 17683 sur les exigences physico-chimiques et biologiques. La réutilisation, en d’autres termes, suppose un contrôle sanitaire et agronomique déjà encadré sur le papier — reste à vérifier, projet par projet, qu’il l’est tout autant sur le terrain.
Ce cadre s’inscrit désormais dans une ambition affichée à l’échelle nationale. L’ONA s’est fixé pour objectif de réutiliser 60 % de l’eau produite par ses stations d’épuration à l’horizon 2030, à travers un plan structuré autour de deux axes : l’augmentation du volume d’eaux traitées et leur valorisation effective. Fin janvier 2026, un séminaire organisé à Alger a présenté les premiers résultats d’une étude nationale destinée à construire un cadre intégré de réutilisation — agriculture, industrie, usages urbains et forestiers confondus —, avec la perspective d’un schéma directeur actualisé et la création d’un système d’information géographique national recensant l’ensemble des stations et leur potentiel de réutilisation.
Vu depuis cet horizon, Ras El-Ma cesse d’être un simple périmètre de 100 hectares pour devenir l’une des innombrables briques locales d’une réorientation beaucoup plus large de la politique hydraulique algérienne — celle qui consiste à réserver prioritairement les ressources conventionnelles à l’eau potable, et à confier aux eaux non conventionnelles une part croissante des besoins agricoles.
Ce que la cérémonie ne dit pas
Reste ce que l’inauguration, par nature, ne dit jamais : les questions qui décideront si Ras El-Ma restera un symbole ou deviendra un vrai modèle reproductible.
La première tient à la qualité de l’eau réellement disponible en sortie de station. Le rapport COSTEA situait Ras El-Ma parmi les STEP fonctionnant par lagunage aéré — un procédé simple et économe, mais dont les performances épuratoires ne garantissent pas automatiquement une eau conforme à tous les usages agricoles. DBO5, DCO, matières en suspension, salinité, teneur en nitrates, présence de coliformes ou d’œufs de nématodes : ce sont ces paramètres, plus que le seul débit nominal de la station, qui détermineront ce que l’on peut réellement cultiver sur ces 100 hectares.
La deuxième question porte sur les cultures autorisées. La réglementation algérienne n’ouvre pas indistinctement toutes les productions à l’irrigation par eaux épurées : arbres fruitiers, agrumes, fourrages, cultures industrielles, céréales ou semences y figurent, avec des précautions particulières pour les fruits consommés crus et pour le pâturage direct. Savoir quelles cultures seront effectivement plantées à Ras El-Ma — et pourquoi ce choix précis — donnerait à lui seul une indication précieuse sur le sérieux du dispositif sanitaire mis en place.
La troisième tient au mode d’irrigation retenu. Goutte-à-goutte, aspersion, gravitaire : le choix n’est jamais neutre lorsque l’eau utilisée est une eau traitée. Le goutte-à-goutte limite le contact direct entre l’eau et les parties consommables des plantes, mais expose à d’autres risques, notamment le colmatage des équipements si l’eau n’est pas suffisamment filtrée en amont.
Enfin, une dernière question, plus environnementale que technique, mérite d’être posée sur le terrain : que devient l’eau épurée qui n’est pas absorbée par le nouveau périmètre ? Continue-t-elle, en partie, à rejoindre l’oued voisin ? Avec quel débit, quelle qualité, quelle variation saisonnière ? L’enjeu de la réutilisation, rappelle l’ONA, n’est pas seulement de créer de nouveaux hectares irrigués : c’est aussi de réduire la pression que les rejets d’eaux usées exercent depuis des décennies sur les oueds et les nappes de l’Oranie.
Un laboratoire à suivre, pas une conclusion
Ras El-Ma n’est donc ni un aboutissement, ni une anecdote administrative. C’est un point d’entrée — modeste par sa taille, révélateur par son contexte — dans une transformation qui touche désormais la quasi-totalité du territoire algérien : de la Mitidja à Chott Eddiba, de Médéa à Batna, en passant par une région de l’Ouest qui expérimente cette voie depuis plus longtemps qu’on ne le croit.
Le vrai test ne se jouera pas le jour de l’inauguration, mais dans les mois qui suivront : la qualité de l’eau distribuée aux 100 hectares, les cultures qui y prendront racine, et la capacité des pouvoirs publics à documenter — plutôt qu’à simplement annoncer — chacune des étapes suivantes de ce que la wilaya de Sidi Bel-Abbès pourrait bien devenir : un territoire test pour une agriculture pensée, enfin, avec l’eau qu’on a, et non plus seulement avec celle qu’on regrette de ne plus avoir.