Albert Camus, d’une rive à l’autre

L’essai collectif qui réconcilie les deux mémoires de la Méditerranée

Une rencontre-débat pour une lecture herméneutique

Dans le cadre de ses activités consacrées à la réflexion littéraire et au dialogue entre les disciplines, le journal en ligne elgharb.info a organisé, ces derniers jours, une rencontre-débat autour de l’ouvrage Albert Camus, d’une rive à l’autre. Réunissant journalistes, étudiants en lettres et lecteurs de l’œuvre camusienne, cette séance d’étude s’est voulue un espace d’analyse et de confrontation des interprétations, où la lecture critique a prévalu sur la simple présentation de l’ouvrage.

À cette occasion, le rédacteur en chef d’elgharb.info a soumis à la discussion un premier état de sa lecture analytique de l’ouvrage. Loin de constituer une recension classique, cette contribution s’inscrit dans une démarche herméneutique visant à interroger les principaux enjeux du texte, à mettre en évidence son architecture intellectuelle et à éclairer les problématiques qu’il soulève à travers le parcours d’Albert Camus. Il s’agit moins d’en proposer une synthèse que d’en dégager les lignes de force, les présupposés et les résonances philosophiques, historiques et culturelles, afin d’alimenter un débat critique susceptible d’être enrichi par d’autres lectures.

Le texte reproduit ci-après correspond à cette première lecture critique, conçue comme une contribution ouverte à la réflexion et à la discussion.

Par Mir Mohamed

Genèse d’un livre-pont : le juste milieu selon Akouche

Karim Akouche, écrivain algéro-québécois, signe la préface : « Camus, le juste milieu, le milieu juste », un titre qui résume à lui seul l’ambition du livre. Marie-Claude San Juan poursuit avec son propre avant-dire, « Genèse et sens du livre », où elle raconte trois années de sollicitations et d’allers-retours entre des auteurs qui n’ont, souvent, en partage que Camus et une même terre natale. L’architecture du recueil trahit son objectif : sortir Camus des commémorations convenues pour en faire un espace de pensée commun, où l’« algérianité » ne serait la propriété exclusive de personne (Le Matin d’Algérie, 1er juillet 2026).

Le titre choisi par Karim Akouche pour sa préface n’est pas anodin : il fait écho à la « pensée de midi » que Camus développe dans L’Homme révolté, cette exigence de mesure entre deux extrêmes qui refuse à la fois l’aveuglement idéologique et le renoncement. Ce n’est pas la première fois qu’Akouche s’adresse directement à l’écrivain. Dès 2017, dans un texte intitulé « Mes confidences à Camus », repris ensuite dans son recueil de chroniques préfacé par Boualem Sansal, il lui écrivait déjà depuis Lourmarin, là où Camus repose. Il s’y découvrait des origines sociales tout aussi modestes, une mère tout aussi silencieuse, et les mêmes doutes d’écrivain engagé (Causeur).

Sept mouvements pour vingt-deux voix

Le sommaire a la rigueur d’une partition. Après la préface d’Akouche et l’avant-dire de San Juan, l’ouvrage se déploie en sept temps : « Regards sur Albert Camus », quatre témoignages d’ouverture ; « Portraits, en lisant Albert Camus » et « Parcours de lecteurs », plus intimes ; « Art, portfolio », consacré à la peinture et à la calligraphie ; « Sur quatre livres d’Albert Camus », une relecture critique resserrée sur quatre textes précis ; « Thèmes et questions », section la plus théorique du livre, où figure la contribution de San Juan elle-même ; et « Fictions », qui referme le recueil sur deux textes imaginant un Camus au présent, voire dans une histoire alternative. Une postface d’Hubert Ripoll, « Les enfants d’Albert Camus », complète l’ensemble, porté à 340 pages, avec une bibliographie partiellement commentée et enrichie de citations, également établie par San Juan.

« Regards sur Albert Camus » : l’ouverture à quatre voix

La première section donne le ton. Jibril Daho ouvre le bal avec « Albert Camus l’Algérien », revendication frontale dès le titre. Mohamed El Habib Bouchama interroge, en forme de question, « En Algérie, Camus victime de l’Histoire ? ». Le peintre et écrivain parisien Djilali Kadid livre un texte plus personnel, « Albert Camus dans mon panthéon pictural », où l’écrivain est convoqué comme figure fondatrice d’un regard d’artiste. Kamal Guerroua referme la section sur une formule fédératrice : « La mémoire de Camus est aussi la nôtre ».

Portraits et parcours de lecteurs : Camus vu de l’intérieur

Les deux sections suivantes délaissent l’analyse pour l’intime. Mona Azzam signe « Nous autres Méditerranéens… », Hanen Marouani « Destins croisés sur les pas de Camus », et Mehdi Hamdi s’essaie au « portrait chinois » — ce jeu littéraire où l’on cerne un auteur par une série d’associations plutôt que par une biographie linéaire. Suivent les « Parcours de lecteurs » : Marie-Paule Farina (« Camus, mon frère »), Michel Filippi (« Albert Camus, ou le rêve de mon père »), Pascale Amara, dont le titre à lui seul déroule tout un programme existentiel — « Ce que nous sommes, ce que nous ne serons pas, ce que nous aurions pu être, ce que nous pourrions devenir » —, et Mona Guyot (« Camus, le soleil et nous »).

Le corps, la lumière et la matière : le portfolio d’art

Le livre s’autorise une respiration visuelle avec un portfolio signé Catherine May Atlani et Nicole Guiraud. Atlani y place son texte « Avec Camus écrire le corps » sous l’exergue de Noces à Tipasa, avant une pièce de calligraphie à l’encre de Chine intitulée « Suspension ». Nicole Guiraud propose, de son côté, des « Méditations picturales » en quatre volets dont les titres condensent, mieux qu’un long commentaire, toute la tension morale de l’œuvre camusienne : « Tipasa est habitée par les dieux », « Chacun s’autorise du crime de l’autre », « L’agonie d’un innocent », « L’Été à Alger ».

Quatre livres de Camus relus au scalpel

La section suivante bascule dans la critique la plus frontale du recueil. Catherine May Atlani y revient, cette fois sur la place du corps dans Noces à Tipasa. Kacem Madani signe « Camus et l’Arabe de L’Étranger », un intitulé qui rouvre, sans le nommer, un débat critique vieux de plusieurs décennies : celui du personnage sans nom tué sur la plage, popularisé bien plus tard par Kamel Daoud dans son roman Meursault, contre-enquête. Mehdi Hamdi explore « Camus et les Kabyles », entre identification et exclusion, à partir de Misère de la Kabylie, le reportage que Camus avait consacré en 1939 à la famine kabyle pour Alger républicain (Gallica, BnF). Jean-Claude Bourdet clôt la section par une « Exploration psychanalytique du Premier Homme ».

« Thèmes et questions » : le cœur théorique du livre

C’est la section la plus dense de l’ouvrage. Paul Souleyre y signe « Oran et Camus : une histoire totalement absurde » — clin d’œil assumé à la philosophie de l’absurde, pour une ville que Camus choisit comme décor de La Peste. Jean-Pierre Ryf y interroge l’équilibre entre « engagement et fraternité », et le poète Jean-Claude Xuereb — natif, comme Camus, du quartier algérois de Belcourt — y explore l’intertextualité et la plasticité des mythes grecs à travers l’œuvre de l’écrivain.

Le texte le plus étoffé de cette section, et sans doute de tout le livre, reste celui de Marie-Claude San Juan, « L’identité interrogée, en traversant un pays de papier autour de Camus ». Elle y bâtit sa démonstration en quatre « préalables ». Le premier convoque les peintres de la lumière algéroise — de Matisse aux artistes réunis autour de l’association Coup de soleil — ainsi que le sculpteur Bruno Catalano, dont les silhouettes de bronze trouées disent l’exil à même la matière, pour montrer comment, chez Camus, la clarté méditerranéenne répond au tragique et fonde ce qu’il appellera, dans L’Homme révolté, la « pensée de midi ». Le deuxième emprunte à la psychanalyse, via Pierre Fédida et une relecture de la correspondance Freud-Binswanger, pour explorer la notion camusienne d’« énigme » : une identité que l’on déchiffre sans jamais prétendre l’épuiser. Le troisième, le plus intime, retrace l’histoire de sa propre famille — des Franco-Andalous d’Oranie trilingues, arabe, espagnol et français, largement étrangers, de leur vivant, à la culture livresque de Camus. Le quatrième, enfin, assume une proximité presque filiale avec l’écrivain, qu’elle appelle un « frère-père », pour retracer ses engagements politiques : l’abolitionnisme constant, le soutien discret à des militants menacés d’exécution, la lutte contre le stalinisme et les totalitarismes, et le désaccord resté célèbre avec la préface de Jean-Paul Sartre légitimant, au nom de l’oppression coloniale, la mort de civils.

San Juan y consacre aussi plusieurs pages à Jacques Derrida, autre enfant de l’Algérie française, dont elle rappelle le rôle méconnu de défenseur de Camus face à l’historien Pierre Nora. Un chapitre entier, « Camus comme un pont », recense ensuite les écrivains contemporains qui dialoguent encore avec lui, de Maïssa Bey à Assia Djebar, en passant par Boualem Sansal, coauteur avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik d’une réflexion sur la résilience collective face aux fractures méditerranéennes, ou par Mohammed Aïssaoui. Elle referme son essai sur un inventaire de films, de photographies et d’œuvres plastiques, d’Alexandre Arcady à Tony Gatlif, de Samta Benyahia à Nicole Guiraud, déjà croisée dans le portfolio du livre, qui donne à ce « pays de papier » une extension résolument visuelle. La section se clôt sur un entretien d’Ismahan Aït Messaoud, « La part d’éternité ».

Fictions : imaginer un autre Camus

Le livre se referme sur un pari plus risqué : la fiction. Mhamed Hassani signe « La stèle », Tarik Djerroud « Sur le fil d’un rêve » — deux textes que le sommaire situe explicitement entre un « présent à Tipaza » et un « possible rêve en uchronie ». C’est le prolongement logique de l’hypothèse posée par Akouche dès la préface : et si Camus, non tué sur une route de l’Yonne en janvier 1960, avait vécu assez longtemps pour voir l’Algérie indépendante — que lui aurait-il dit ?

Ripoll et « les enfants d’Albert Camus »

La postface revient à Hubert Ripoll, sous un titre qui résume l’intention du livre entier : « Les enfants d’Albert Camus ». Le choix n’a rien d’un hasard éditorial. Ce psychologue, né en 1947 à Philippeville (l’actuelle Skikda), a consacré un essai remarqué, Mémoire de là-bas, à la transmission du traumatisme sur trois générations de familles pieds-noires (Éditions de l’Aube). En le nommant « enfants d’Albert Camus », il désigne moins des héritiers littéraires que des héritiers d’une même blessure — de part et d’autre de la mer.

Pourquoi ce livre compte aujourd’hui

La mémoire coloniale reste, plus de six décennies après l’indépendance, un dossier ouvert entre Alger et Paris — un contentieux qui ressurgit régulièrement dans l’actualité diplomatique des deux pays. C’est dans ce climat que le pari du livre prend tout son relief : plutôt que d’ajouter une pièce à charge ou à décharge, il choisit de multiplier les points de vue, jusqu’à laisser cohabiter, sans les hiérarchiser, la lecture d’un Jibril Daho qui revendique un « Camus l’Algérien » et celle, plus circonspecte, d’un Mohamed El Habib Bouchama qui l’interroge comme « victime de l’Histoire ». Cette pluralité assumée, plutôt qu’un consensus de façade, est sans doute ce qui distingue ce recueil des hommages plus convenus publiés à l’occasion d’un anniversaire.

Ce que le livre laisse ouvert

L’ouvrage ne prétend offrir ni verdict ni réconciliation garantie. Il propose, plus modestement, un espace où interroger ensemble ce que soixante-six ans de commémorations et de polémiques n’ont pas suffi à apaiser : la possibilité de lire Camus non comme la propriété exclusive d’une rive, mais comme le lieu même — inconfortable, mais fécond — où les deux mémoires méditerranéennes continuent de se chercher.

Notice bibliographique

Albert Camus, d’une rive à l’autre, collectif sous la direction littéraire de Marie-Claude San Juan, préface de Karim Akouche, postface d’Hubert Ripoll, 2026. Contributeurs : Ismahan Aït Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.