Pendant que Sidi Bel-Abbès accueille cette semaine son Salon national des fruits destinés à l’exportation, dix camions ont pris, sans grand bruit, la route du Niger. Onzième convoi du genre pour le Groupe CHIALI, cette expédition de tubes en polyéthylène raconte, mieux qu’un communiqué officiel, la mue silencieuse d’une industrie algérienne qui apprend à vivre sans la rente pétrolière.
La salle Adda Boudjellal, à Sidi Bel-Abbès, ne désemplit pas depuis mercredi. Jusqu’au 2 août, elle accueille le Salon national des fruits destinés à l’exportation, organisé par le ministère du Commerce extérieur en coordination avec la wilaya. Producteurs, exportateurs et opérateurs s’y croisent, contrats en poche, autour des variétés de fruits algériens qui partent déjà vers l’étranger.
C’est en marge de ce programme officiel qu’une autre opération, moins commentée mais tout aussi révélatrice, s’est jouée dans la zone industrielle de la ville. Samir Derradji, directeur général de la Promotion des exportations au ministère du Commerce extérieur, s’est rendu sur le site du Groupe CHIALI pour évaluer ses capacités de production et échanger avec les responsables de l’entreprise sur les perspectives d’exportation vers les marchés africains. À l’issue de la visite, le wali de Sidi Bel-Abbès, accompagné du représentant du ministre, a présidé le départ de dix camions chargés de tubes en polyéthylène haute densité (PEHD) à destination de Niamey, la capitale du Niger. Un onzième convoi, disent les autorités locales — preuve que l’opération, loin d’être ponctuelle, s’est installée dans la durée.
Un rituel d’exportation qui s’est banalisé
Dix camions, un wali, un représentant ministériel : la mise en scène pourrait sembler protocolaire. Elle l’est en partie. Mais le chiffre onze, lui, mérite qu’on s’y arrête. Il signifie qu’entre Sidi Bel-Abbès et Niamey s’est constitué, convoi après convoi, un flux logistique régulier — bien loin de l’image d’une exportation industrielle algérienne encore balbutiante en dehors des hydrocarbures. La cargaison est destinée à un projet de réhabilitation et de modernisation des infrastructures de la capitale nigérienne, un chantier qui absorbe, sur plusieurs années, des quantités importantes de canalisations.
Les responsables du Groupe CHIALI présentent chaque nouvelle expédition comme une confirmation de la confiance accordée au savoir-faire industriel algérien. Du côté des autorités, le discours converge : cette opération traduirait la volonté de l’État d’accompagner les entreprises nationales dans leur conquête des marchés extérieurs et de renforcer la présence du produit algérien en Afrique, sous le label devenu incontournable du « Made in Algeria ».
D’un atelier de tubes PVC à un groupe de neuf filiales
L’histoire de CHIALI commence loin de l’Afrique de l’Ouest. Fondée en 1981 par Ahmed Chiali, l’entreprise se spécialise d’abord dans les tubes PVC destinés aux réseaux d’eau potable et d’irrigation — un marché intérieur, à l’échelle d’une région. Elle se restructure en 2007 pour devenir un groupe à part entière, avec quatre filiales fondatrices : Chiali Tubes, Chiali Profiplast, Chiali Services et Chiali Nawafid. Le reste suit la logique d’une diversification patiente plutôt que d’une expansion brutale : le groupe compte aujourd’hui neuf filiales, actives dans l’eau, le gaz, l’assainissement, l’irrigation, le bâtiment, les télécommunications, l’ingénierie, la formation et l’emballage, dont Chiali Trading pour la commercialisation et Chiali Académie pour la formation interne des compétences.
Cette montée en gamme s’accompagne de certifications qui comptent à l’export : ISO 9001, ISO 14001, agréments Sonelgaz pour les réseaux de gaz, agréments ACS pour l’eau potable. Le groupe dispose même d’un bureau à Argenteuil, en région parisienne, signe qu’il ne pense plus seulement en termes de marché national depuis longtemps déjà. Le convoi vers Niamey n’est donc pas un coup d’éclat isolé, mais l’aboutissement logique d’une trajectoire entamée depuis plus de quarante ans dans la zone industrielle de Sidi Bel-Abbès.
Niamey, une soif d’infrastructures qui ne faiblit pas
Le choix du Niger n’a rien d’accidentel. La capitale nigérienne connaît depuis une quinzaine d’années une croissance démographique que ses réseaux d’eau et d’assainissement peinent à absorber. Un projet d’appui aux services d’eau potable et d’assainissement résilients aux changements climatiques, porté notamment par l’African Water Facility, cible en priorité l’extension et la réhabilitation du réseau d’adduction dans plusieurs quartiers pauvres de la ville, ainsi que le renforcement de l’assainissement. D’autres bailleurs, dont l’Agence française de développement, financent des programmes similaires autour de Niamey et de Tillabéri.
Pour une entreprise comme CHIALI, dont les tubes PEHD sont conçus pour résister à la corrosion et tenir dans la durée sur des réseaux d’eau, de gaz ou d’irrigation, ce type de chantier constitue un débouché naturel. Le Niger n’est du reste pas un cas isolé : de nombreux pays sahéliens et ouest-africains multiplient les investissements dans leurs équipements hydrauliques, portés par une urbanisation rapide et par des bailleurs internationaux soucieux de sécuriser l’accès à l’eau potable sur le continent.
Le hors-hydrocarbures, nouvelle boussole économique de l’Algérie
Ce onzième convoi s’inscrit dans une dynamique qui dépasse largement Sidi Bel-Abbès. Les exportations algériennes hors hydrocarbures ont progressé de 16 % au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de l’année précédente, selon les chiffres communiqués par le ministère du Commerce extérieur. L’Afrique y occupe une place à part : les autorités la présentent comme la profondeur stratégique naturelle de l’économie algérienne, portée par la proximité géographique et par la réduction des coûts logistiques par rapport aux marchés européens ou asiatiques.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est présentée par le ministre du Commerce extérieur, Kamel Rezig, comme le levier central de cette stratégie. L’État a mis en place un Fonds spécial de promotion des exportations pour partager le risque et soutenir les coûts de transport des nouveaux exportateurs, et prépare un guichet unique destiné à simplifier les procédures. L’ambition affichée est de franchir la barre des 10 à 15 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures — un objectif que des groupes industriels comme CHIALI, avec leurs onze convois déjà comptabilisés, contribuent concrètement à rapprocher.
Sidi Bel-Abbès, une vitrine industrielle qui ne dit pas son nom
Il y a quelque chose de significatif à voir, la même semaine, la wilaya de Sidi Bel-Abbès accueillir un salon national dédié aux fruits d’exportation et superviser le départ d’un convoi industriel vers l’Afrique subsaharienne. La ville n’est pas seulement un bassin agricole de l’ouest algérien : sa zone industrielle abrite depuis des décennies l’un des groupes de plasturgie les plus structurés du pays, capable de tenir un rythme d’exportation régulier vers un marché aussi exigeant que celui des grands chantiers publics africains.
Pour une région dont l’identité économique reste souvent associée à l’agriculture et au patrimoine culturel de l’Oranie, ce type d’opération vient rappeler qu’un tissu industriel local, patiemment construit, peut aussi devenir un acteur des grands équilibres commerciaux du pays.
Au-delà de Niamey, une ambition qui reste à confirmer
Le Groupe CHIALI ne cache pas viser plus large que le Niger : sa gamme de solutions pour les réseaux hydrauliques, le gaz, l’irrigation et le bâtiment lui ouvre, sur le papier, les marchés émergents d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale, du Maghreb, et potentiellement du Moyen-Orient. Reste que transformer un onzième convoi en filière durable suppose de tenir sur la longueur : corridors logistiques transsahariens encore à consolider, financement des grands donneurs d’ordre africains parfois incertain, concurrence internationale sur les mêmes segments de canalisations.
Pour l’instant, à Sidi Bel-Abbès, l’équation semble tenir : des camions partent, des chantiers avancent à Niamey, et une industrie née d’un atelier de tubes PVC continue, convoi après convoi, d’écrire une géographie économique que peu auraient anticipée pour cette ville de l’intérieur algérien.

