L’Algérie culturelle et médiatique est en deuil. Sid Ahmed Sahla, figure emblématique de la presse oranaise et dramaturge à la sensibilité à fleur de peau, nous a quittés ce mercredi 12 août 2026 à l’âge de 74 ans. Celui qui a fait de la langue algérienne son plus beau combat laisse derrière lui une œuvre où le journalisme d’investigation et le théâtre se rejoignent dans une même quête : celle de la vérité et de la mémoire.
C’est à Oran, ville qu’il a tant aimée et scrutée, que Sid Ahmed Sahla a rendu son dernier souffle après un long combat contre la maladie. La nouvelle, confirmée par l’Agence de Presse Algérienne (APS), la Radio algérienne et l’ENTV, a immédiatement suscité une vague d’émotion dans les milieux intellectuels de l’Ouest algérien. Inhumé le jour même dans sa terre natale de Mascara, il rejoint le panthéon des « passeurs » d’âme, ces intellectuels qui refusent de séparer l’analyse froide du sociologue de la passion brûlante de l’artiste.
Un parcours atypique : de la sociologie aux planches
Sid Ahmed Sahla n’était pas un homme de plume ordinaire. Économiste et sociologue de formation, diplômé de l’Université d’Oran Es-Sénia, il avait également enseigné en Italie avant d’obtenir un diplôme en art dramatique. Dans les années 1980, il avait exercé comme enseignant universitaire avant de rejoindre durablement le journalisme. Ce parcours sinueux lui a conféré un regard singulier sur la société algérienne, capable de décrypter les mécanismes du pouvoir tout en captant les nuances les plus subtiles du langage populaire.
Ses proches, comme le metteur en scène Mohamed Frimehdi, se souviennent d’un homme « dont les récits étaient débordants de savoir » et dont les éclats de rire cachaient une exigence intellectuelle rare. En juin 2026, quelques semaines avant sa disparition, le Théâtre régional de Mascara lui avait rendu hommage à son domicile à l’occasion de la Journée nationale de l’Artiste, en présence notamment du directeur Ali Zarif et des metteurs en scène Mohamed Frimehdi et Haroun El Kilani. On y saluait déjà l’artiste, l’écrivain, le journaliste et le « passeur de mémoire ».
« La Voix de l’Oranie » : plus qu’un métier, une âme
Pendant plus de quinze ans, Sahla a été l’un des piliers du quotidien La Voix de l’Oranie. Tour à tour responsable de la rubrique régionale, de la rubrique culturelle et président du comité de rédaction, il a défendu une certaine idée de la presse : rigoureuse, cultivée et profondément humaine.
Dans ses colonnes, il n’hésitait pas à aborder des dossiers sensibles, notamment sur la gestion du foncier touristique et urbain, les fractures sociales de l’Oranie et les conditions de vie dans les quartiers populaires. Son écriture, souvent qualifiée de « chirurgicale », visait à débusquer les injustices tout en offrant une plateforme aux voix marginalisées. Fort de sa double formation d’économiste et de sociologue, il apportait une profondeur analytique rare à la presse régionale, documentant les mutations du tissu industriel et commercial de l’Ouest algérien tout en interrogeant les racines de la précarité urbaine.
Comme le souligne son confrère Mohamed Mir : « Il est des hommes qui traversent le journalisme sans s’y contenter d’exercer un métier : ils lui donnent une âme. Sidahmed Sahla est de ceux-là. Auteur dramatique, poète et journaliste d’une rare exigence, il a laissé une empreinte durable à La Voix de l’Oranie. »
Le théâtre comme rempart contre l’oubli
Pour Sahla, la scène était le prolongement naturel de l’enquête journalistique. Ses pièces, montées au Théâtre Régional d’Oran (TRO) Abdelkader Alloula, au Théâtre National Algérien, au Théâtre régional Bachir Zahaf de Mascara et dans plusieurs théâtres régionaux, ont exploré les traumatismes et les espoirs d’un peuple en quête d’identité. Plusieurs d’entre elles ont été sélectionnées au Festival national du théâtre professionnel.
Parmi ses œuvres majeures :
« Dik Ellila » (ديك الليلة — Cette nuit-là)
Créée en 2025 au Théâtre régional Abdelkader-Alloula d’Oran sous la mise en scène de Mohamed Frimehdi, cette pièce — fruit d’une gestation d’une dizaine d’années — plonge dans la mémoire traumatique de la Décennie noire. Elle met en scène Nadjdi, un père de famille qui résiste psychologiquement, durant une nuit entière, face à un groupe d’assaillants. Le dispositif dramaturgique repose sur le dédoublement du personnage : l’homme qui a vécu l’événement et sa conscience qui continue de lui parler quinze ans plus tard. La pièce, traduite en français par Rachid Boudjedra, utilise la langue algérienne, les proverbes et la figure traditionnelle du qawwal. « La soumission à la grâce du bourreau est une forme de suicide », déclarait Sahla dans un entretien à El Watan, résumant sa vision intransigeante de la dignité humaine.
« Aya Abdelkader… El Ghabar Ma Yderk El Djbel » (آيا عبد القادر… الغبار ما يقدرش يخبي الجبل)
Présentée le 24 mai 2025 par le Théâtre régional Bachir Zahaf de Mascara, mise en scène par Kada Chalabi, à l’occasion du 142e anniversaire de la mort de l’Émir Abdelkader. Le texte propose un voyage initiatique dans le soufisme, ancré dans l’arbre séculaire de Derdara près de Ghriss (Froha), lieu de la première allégeance à l’Émir le 27 novembre 1832. La pièce relie cet ancrage historique à l’expérience syrienne de l’Émir et à son héritage spirituel, associant narration, musique, scénographie et chorégraphie inspirée des derviches tourneurs. Elle illustre parfaitement la démarche de Sahla : faire du théâtre un instrument de transmission de la mémoire locale sans séparer l’histoire nationale de la géographie de Mascara.
« Dhiaâ el-Ism » / « Diaât Lesm » (ضياعة الاسم — La perte du nom)
Critique acerbe du mercantilisme et du reniement de soi. Sahla y puise dans le patrimoine linguistique algérien pour dénoncer la marchandisation des rapports humains. L’œuvre a été saluée pour sa défense de l’identité et de la dignité face aux soubresauts de la modernité.
Autres textes
Le répertoire comprend également Houma Maskouna (الحومة المسكونة — Le quartier hanté), l’une de ses premières pièces mise en scène par Mohamed Frimehdi, et Hadet Habs El Koudia (هدت حبس الكودية), évoquant les luttes carcérales et la résistance.
Défenseur de la « Djazaïria » : la langue du génie populaire
Sid Ahmed Sahla était un fervent défenseur de la langue algérienne (Derja) comme socle de l’identité. Aux côtés de linguistes et d’écrivains comme Abdou Elimam, Rabeh Sebaa et Mohamed Taïbi, il a prouvé que cette langue « native », qu’il considérait comme plus que millénaire, était capable de porter les concepts dramatiques les plus universels. Pour lui, écrire en algérien n’était pas un repli, mais une célébration du génie de la société algérienne — « le récipient authentique de l’identité et de la mémoire ».
Dans un entretien accordé à Algérie Cultures en 2020, il dressait un bilan sans concessions du déclin du théâtre algérien, estimant que l’autonomie de l’individu sur scène représente une menace pour les régimes autoritaires, et rendait hommage aux grandes figures qui l’avaient précédé : Kateb Yacine, Abderrahmane Kaki, Abdelkader Alloula, Azeddine Medjoubi.
Rabeh Sebaa a salué sa contribution : « Notre langue native principale, l’algérien, demeure le socle fécond qui sustente notre algérianité. Sid Ahmed Sahla y a bellement contribué avec ses magnifiques pièces de théâtre comme Dik Ellila. »
Hommages : la voix des proches
Mohamed Frimehdi, metteur en scène de plusieurs de ses pièces, a écrit : « انا لله وانا اليه راجعون… سأشتاق الى جلساتك واحاديثك الممتعة صديقي الغالي واخي الاكبر. سأشتاق الى ضحكاتك وحكاياتك الزاخرة بالمعرفة… رحمك الله اخي سيد احمد ووسع قبرك واسكنك فسيح جناته. »
Zakura Argel a souligné sa place dans « cette rare lignée de passeurs et de défenseurs d’une langue qui porte en elle la mémoire, les émotions et l’âme de tout un peuple », le rapprochant de Rabeh Sebaa, Abdou Elimam et Mohamed Taïbi.
En 2022, Sahla était intervenu au Théâtre régional de Sidi Bel Abbès pour rendre un hommage touchant à son confrère Mohamed Kali, auteur et critique de théâtre — signe de son ancrage durable dans les réseaux journalistiques et théâtraux de la région.
L’héritage d’un intellectuel complet
Avec sa disparition, c’est une voix critique et une mémoire vivante qui s’éteignent. Sid Ahmed Sahla laisse derrière lui un vide immense, mais son œuvre — à cheval entre le papier journal et les planches de théâtre — continuera de résonner comme un appel à la résistance et à la lucidité. Journaliste régional devenu dramaturge de la mémoire, il a inscrit son écriture dans la langue algérienne, les formes orales, l’histoire de Mascara, la figure de l’Émir Abdelkader et les blessures collectives de la Décennie noire.
Comme il le rappelait lui-même, citant « un grand patriote » à la fin de la Décennie noire : l’histoire avait lancé deux grands défis au peuple algérien — la colonisation et le terrorisme islamiste. « Notre peuple a relevé les deux défis et est sorti vainqueur. Conjurer l’oubli est désormais une exigence existentielle. Et quoi de plus beau, de plus vrai, de plus juste que l’art pour entretenir la mémoire collective. »
À ORANIE ACTUALITES, nous saluons la mémoire de ce confrère d’exception, dont l’exigence et la sensibilité resteront une source d’inspiration pour tous ceux qui croient encore au pouvoir des mots.