Algérie : L’UDL de SBA et le Centre national des manuscrits s’allient pour arracher à l’oubli une mémoire millénaire
Quand une université de rang mondial choisit de devenir gardienne du passé plutôt que simple fabrique de diplômes
Le 7 juin 2026, lors de la Journée nationale du livre, l’Université Djillali Liabès de Sidi Bel Abbès et le Centre national des manuscrits ont signé une convention de coopération scientifique. Derrière cet accord : des milliers de manuscrits algériens menacés, dispersés dans des bibliothèques familiales et des zaouïas, que le temps ronge sans relâche.
UNE URGENCE SILENCIEUSE QUE L’ALGERIE NE PEUT PLUS DIFFERER
Il y a des gestes qui valent plus que leur apparence. Quand Chahinez Kandoussi, vice-rectrice de l’Université Djillali Liabès, et Mohamed El Arkoub, chef de l’antenne tlemcénienne du Centre national des manuscrits (CNM), ont apposé leur signature au bas d’une convention de coopération scientifique, le dimanche 7 juin 2026, ils n’ont pas simplement conclu un accord institutionnel de plus. Ils ont pris position dans un combat culturel qui engage l’Algérie tout entière.
Ce combat, c’est celui de la sauvegarde des manuscrits anciens — ces archives vivantes du savoir humain que des siècles de guerres, de colonisation et de négligence n’ont jamais tout à fait réussi à effacer, mais que le temps, lui, ronge inexorablement. Des khizanate sahariennes aux zaouïas de l’Oranie, en passant par les collections familiales jalousement gardées, l’Algérie recèle un trésor intellectuel pluriséculaire encore mal inventorié, sous-numérisé et trop souvent exposé à l’humidité, à la lumière et aux manipulations répétées.
Des chercheurs réunis récemment à El Bayadh pour un colloque national sur le manuscrit amazigh ont rappelé avec une urgence qui ne laisse plus de place au confort que le manuscrit algérien constitue « une référence fondamentale de la mémoire nationale », appelant à conjuguer tous les efforts possibles pour son inventaire, son étude et sa numérisation. C’est précisément dans ce contexte sous haute tension patrimoniale que la convention entre l’UDL et le CNM prend toute sa dimension.
CE QUE LES DEUX INSTITUTIONS S’ENGAGENT A FAIRE — CONCRETEMENT
La force de cet accord tient à sa précision. Loin des déclarations de principe qui fleurissent lors de cérémonies puis disparaissent dans les tiroirs, la convention UDL-CNM articule une coopération autour de quatre axes opérationnels définis, concrets et mesurables.
NUMÉRISER POUR PRÉSERVER SANS ALTÉRER
Premier chantier, et sans doute le plus urgent : la numérisation systématique des manuscrits. L’objectif est double — protéger les originaux en limitant leur manipulation physique, et les rendre accessibles à distance aux chercheurs. L’antenne tlemcénienne du CNM, qui a déjà lancé un atelier de numérisation au Musée public national de la calligraphie islamique, s’appuie sur des scanners haute résolution et des logiciels spécialisés capables de restituer fidèlement l’état original des documents. L’UDL apportera les ressources humaines et académiques pour passer à une tout autre échelle.
FORMER LA PROCHAINE GÉNÉRATION DE GARDIENS DU SAVOIR
Deuxième mission : ancrer la recherche patrimoniale dans les cursus universitaires. Des stages, des formations spécialisées et des programmes de recherche alimenteront les filières de sciences de l’information, d’histoire et d’archéologie. C’est un investissement sur le temps long — celui qui produira, dans une décennie, les archivistes, les restaurateurs et les chercheurs dont cette mémoire a besoin pour survivre.
QUAND LA BIOLOGIE RENCONTRE L’ENCRE ANCIENNE
Troisième volet, le plus inédit : l’implication des sciences exactes dans la restauration patrimoniale. La convention prévoit de mobiliser la chimie et la biologie pour analyser la composition des encres, des parchemins et des reliures, et développer des protocoles de restauration adaptés aux documents les plus dégradés. Une pratique que les grands centres patrimoniaux européens maîtrisent depuis des décennies, mais qui reste encore pionnière en Algérie. Ce n’est pas un détail — c’est un saut qualitatif décisif.
CATALOGUER POUR RENDRE ENFIN ACCESSIBLE
Quatrième chantier, structurant pour tout le reste : le catalogage et la classification des ouvrages scientifiques patrimoniaux selon des standards académiques rigoureux. Car un manuscrit non référencé est un manuscrit inaccessible. Et un manuscrit inaccessible est, à terme, un manuscrit condamné.
Cet accord offrira aux étudiants et aux enseignants une précieuse opportunité de bénéficier de l’expérience terrain des spécialistes du Centre national des manuscrits, contribuant ainsi à un progrès qualitatif dans l’étude et la recherche du patrimoine manuscrit en Algérie.— Mme Chahinez Kandoussi, vice-rectrice de l’UDL de Sidi Bel Abbès
L’ANTENNE DE TLEMCEN : UNE VIGILE QUI AVANÇAIT AVANT MEME LA SIGNATURE
Il serait inexact de présenter cette convention comme un départ ex nihilo. L’antenne du CNM à Tlemcen n’a pas attendu qu’un accord officiel lui donne mandat pour agir. Depuis plusieurs années, ses équipes sillonnent l’Ouest algérien et ont poussé leurs missions jusqu’à Biskra, où elles ont numérisé plus de 400 manuscrits, principalement des ouvrages de jurisprudence islamique et des exemplaires du Saint Coran, s’appuyant sur des équipements modernes que peu d’institutions algériennes peuvent aligner.
Tlemcen — ville aux multiples couches historiques, mémoire vivante d’une Oranie savante et mystique — devient ainsi un point de convergence naturel entre savoir académique et sauvegarde patrimoniale. Ce réseau d’expertise, désormais adossé à la puissance académique d’une université classée première de son rang régional, peut raisonnablement prétendre changer de dimension.
REPÈRES CHIFFRÉS
+400
manuscrits déjà numérisés par l’antenne CNM de Tlemcen
33 000
étudiants à l’UDL, répartis sur 6 facultés et 10 sites
N°1
classement régional arabe et africain — Times Higher Education 2024
1989
année de fondation de l’UDL de Sidi Bel Abbès
L’UDL : UN POIDS LOURD QUI CHOISIT DE DESCENDRE SUR LE TERRAIN
Pour saisir la portée réelle de cette alliance, il faut mesurer ce que représente l’Université Djillali Liabès dans le paysage universitaire algérien et continental. Fondée en 1989, elle rassemble aujourd’hui plus de 33 000 étudiants et 1 480 enseignants-chercheurs. En 2024, le Times Higher Education l’a couronnée première du classement régional des universités arabes et africaines — une distinction que peu d’établissements du continent peuvent afficher.
Ce statut n’est pas étranger au choix du CNM de sceller ce partenariat avec elle plutôt qu’avec une autre institution. La direction du Centre a explicitement salué « la richesse de l’expertise scientifique et de recherche » de l’UDL, reconnaissant en elle un partenaire capable de tenir ses engagements autant sur le terrain qu’en laboratoire. C’est une reconnaissance mutuelle, rare et précieuse dans un environnement institutionnel algérien souvent plus enclin aux rivalités qu’aux synergies.
Point d’attention : malgré de nombreuses campagnes de sensibilisation, les spécialistes du CNM signalent des difficultés persistantes à récupérer les manuscrits détenus par des particuliers. Une fraction importante du patrimoine manuscrit national reste hors d’atteinte des institutions publiques — un frein structurel que ni la volonté académique ni les outils numériques ne peuvent seuls lever.
CE QUE CETTE ALLIANCE DIT, EN CREUX, DE LA TRAJECTOIRE CULTURELLE ALGERIENNE
La convention UDL-CNM ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une dynamique nationale en cours d’accélération. Depuis quelques années, les initiatives de numérisation patrimoniale se multiplient à travers le pays : la Bibliothèque nationale, l’Université de l’Émir Abdelkader à Constantine, le Haut conseil islamique et le Haut commissariat à l’Amazighité ont tous engagé leurs fonds dans des programmes de sauvegarde numérique. Le ministère de la Culture avait ouvert dès 2016 un portail électronique dédié au patrimoine algérien — première brique d’une architecture numérique encore incomplète.
Plus récemment, des experts réunis dans le cadre d’un colloque national ont plaidé pour l’intégration de l’intelligence artificielle dans les stratégies de conservation, notamment via la reconnaissance automatique des caractères manuscrits — une technologie en plein essor qui pourrait transformer radicalement la vitesse et le volume des manuscrits rendus consultables. Cette convention s’inscrit dans cette trajectoire. Elle en est, dans l’Ouest algérien, l’expression peut-être la plus aboutie à ce jour.
ET APRES LA SIGNATURE ?
Les manuscrits ne sont pas de simples objets anciens. Ils sont la preuve tangible que l’Algérie a pensé, écrit, débattu et transmis bien avant que quiconque ne s’intéresse à sa mémoire. Jurisprudence, philosophie, médecine, astronomie, poésie mystique — ces textes portent une richesse intellectuelle que les siècles n’ont pas effacée, mais que la négligence peut encore condamner.
Ce que la convention signée le 7 juin 2026 entre l’UDL et le CNM affirme, avec une sobriété qui force le respect, c’est qu’une université peut être autre chose qu’une fabrique de diplômes et un espace de transmission du savoir futur. Elle peut aussi être gardienne du savoir passé.
Reste la question que personne ne pose encore à voix haute : les moyens suivront-ils les ambitions ? En Algérie comme ailleurs, les bonnes volontés institutionnelles se heurtent aux réalités budgétaires et aux lourdeurs administratives. L’avenir de cette convention — et des milliers de manuscrits qu’elle ambitionne de sauver — dépendra autant des dotations allouées que des décisions prises dans les couloirs des ministères.
La signature est posée. Le chantier, lui, ne fait que commencer.