AGRICULTURE

Yves Chabert, le passeur oublié de la coopération agricole algéro-française

Il y a dix-huit ans, le 18 avril 2008, Yves Chabert posait pour la dernière fois le pied sur la terre oranaise. Ce jour-là, il était l’hôte de l’université Djillali Liabès de Sidi Bel-Abbès, venu concrétiser des années de démarches patientes. Soixante-dix jours plus tard, il mourait en France. Avec lui disparaissait une figure rare : un Français qui, bien avant que la diplomatie ne s’en empare, avait choisi de parier sur la coopération agricole algéro-française comme on parie sur l’évidence.

Son nom n’est pas dans les dictionnaires. Ses portraits ne figurent pas dans les halls des ministères. Mais à Sidi Bel-Abbès, à Rambouillet, dans les mémoires du musée national de l’agriculture et dans les archives de la Bergerie nationale, le nom d’Yves Chabert résonne encore comme celui d’un homme qui prenait les mots « amitié » et « coopération » au pied de la lettre.

De l’Oranie aux sommets de l’élevage français

Pour comprendre Yves Chabert, il faut remonter à l’après-guerre, dans les salles de l’École régionale d’agriculture (ERA) de Sidi Bel-Abbès, fondée en 1930 sur un domaine de cent hectares en plaine de la Mékerra. Cette institution, qui avait formé environ 800 élèves entre 1930 et 1962 et rayonnait bien au-delà de l’Oranie, n’était pas une école parmi d’autres : c’était le cœur agronomique de tout l’ouest algérien. Le jeune Chabert y a forgé, dans les années 1950, bien plus qu’une formation technique : une appartenance.

De retour en France, il n’a pas tourné la page. Il a gravi les échelons du monde agricole pour présider la Fédération nationale des producteurs de lait, l’un des syndicats les plus puissants du secteur laitier hexagonal. En 1992, il fondait le Festival animalier international de Rambouillet, événement ancré dans la prestigieuse Bergerie nationale — institution bi-centenaire dont la vocation mondiale pour le développement de l’élevage ovin et la sélection de la race Mérinos remonte au XVIIIe siècle. Deux casquettes prestigieuses. Mais derrière elles, une constante : l’Algérie, et plus précisément l’Oranie, n’ont jamais quitté son horizon.

La Bergerie de Rambouillet au service de l’université algérienne

L’un des gestes les plus parlants de Chabert reste la distinction qu’il fit décerner, sous le sceau de la Bergerie nationale de Rambouillet, à deux personnalités de l’université Djillali Liabès : Abdenacer Tou, ancien recteur, et Sadi Ghalem, ingénieur en chef. Ces médailles d’honneur, remises en reconnaissance de leur engagement pour la préservation des terroirs agricoles et le rayonnement de la recherche agronomique algérienne, n’étaient pas de simples décorations protocolaires. Elles signifiaient que le monde agricole français, par la voix d’un de ses représentants les plus influents, reconnaissait la valeur du travail accompli sur l’autre rive de la Méditerranée.

Ce geste dit quelque chose d’essentiel sur l’homme : il ne pratiquait pas la commémoration, il pratiquait la reconnaissance active. Sa manière d’honorer un passé commun, c’était d’investir dans un avenir partagé.

Deux projets agricoles pour l’Oranie : le testament inachevé

C’est lors de son ultime passage à Sidi Bel-Abbès, en avril 2008, qu’Yves Chabert cherchait à donner corps à deux projets de coopération portés depuis des années avec le président de l’UPRA, Joseph Rémillon, et leurs partenaires algériens.

Le troupeau Mérinos pour la ferme expérimentale de l’université

Le premier projet avait la beauté du concret : un groupe d’éleveurs lorrains de Nancy s’était engagé à céder, par donation, un lot de 30 brebis et 3 béliers de race Mérinos à laine à la ferme expérimentale de l’université de Sidi Bel-Abbès. Un transfert de patrimoine génétique — la race Mérinos est parmi les plus valorisées au monde pour la qualité de sa laine — subordonné aux dérogations sanitaires bilatérales usuelles, avant suivi par le Centre national de l’insémination artificielle et de l’amélioration génétique dans le cadre du programme national de développement du cheptel ovin. Le protocole était en ordre. Les animaux étaient prêts. Il ne manquait que les signatures.

Les fermes luzernières : 100 hectares contre la désertification

Plus ambitieux encore, le second projet prévoyait la création de fermes luzernières couvrant 100 hectares en zones steppiques au Sud de Sidi Bel-Abbès. L’objectif était double : produire localement une alimentation de qualité pour le cheptel ovin, et contribuer frontalement à la lutte contre la désertification — un défi existentiel pour les wilayas de l’Oranie intérieure. Le dispositif incluait des forages, un système d’irrigation par aspersion, et la formation d’une dizaine d’ingénieurs agronomes algériens aux techniques modernes de conduite des luzernières : travail du sol, fertilisation raisonnée, calendriers d’irrigation, gestion de la récolte.

Ce n’était pas un projet humanitaire à sens unique. C’était de la coopération technique entre égaux, construite sur des années de confiance mutuelle et sur une tradition agronomique commune enracinée dès le XIXe siècle.

Deux projets restés en chemin

Les deux projets ne sont jamais allés à leur terme. La Voix de l’Oranie évoquait déjà, dès 2008, avec une certaine pudeur, des difficultés rencontrées dans les rouages de l’administration. Dix-huit ans après, il serait présomptueux d’en tirer un bilan définitif : ce type de projet de coopération bilatérale se heurte souvent, ici comme ailleurs, à la lourdeur des circuits institutionnels. Ce qui demeure, en revanche, c’est la mémoire du geste : des hommes de bonne volonté, des engagements sincères, une confiance réelle entre partenaires — celle qu’un vieil ami de l’Algérie avait patiemment construite avec ses partenaires algériens.

Ce que retiennent aujourd’hui ceux qui ont connu Yves Chabert, ce n’est donc pas l’inachèvement en lui-même, mais l’élan qui a porté ces deux projets : la confiance qu’il plaçait dans ses amis algériens, et la conviction, partagée avec eux, que la coopération agricole entre les deux rives avait un sens.

La coopération agricole algéro-française : un chantier perpétuellement remis à demain

La trajectoire d’Yves Chabert illustre une tension récurrente dans les relations entre les deux pays : l’abîme entre les bonnes volontés individuelles et la capacité institutionnelle à les transformer en réalisations durables. L’histoire agronomique commune est dense — formations croisées, races animales et variétés végétales échangées pendant plus d’un siècle, savoir-faire transmis d’une génération à l’autre — et pourtant, chaque tentative de coopération concrète se heurte aux mêmes obstacles : lenteurs administratives, absence de portage politique, instabilité des interlocuteurs.

Chabert était, dans ce paysage, une anomalie heureuse : un homme qui avait la patience, les réseaux et la crédibilité pour contourner ces obstacles. Sa disparition prématurée — deux mois à peine après sa dernière visite à Sidi Bel-Abbès — a laissé un vide que personne, à ce jour, n’a comblé.

Un hommage entre amis

Les hommages posthumes prennent souvent la forme de gestes symboliques : une salle qui porte un nom, un arbre planté à la mémoire de quelqu’un dans la plaine de la Mékerra. Ces gestes ont leur prix. Mais pour ceux qui ont connu Yves Chabert — à commencer par Sadi Ghalem, fondateur du musée agricole de Sidi Bel-Abbès, et les anciens cadres de l’université Djillali Liabès qui l’ont côtoyé —, l’hommage le plus juste tient peut-être ailleurs : dans le fait, tout simple, de raconter qui il était.

Le troupeau Mérinos destiné à la ferme expérimentale, les fermes luzernières imaginées pour les zones steppiques : ces deux projets n’ont pas vu le jour du vivant de Chabert. Dix-huit ans, c’est long — assez pour que bien des circonstances aient changé. Ce texte n’a pas la prétention de rouvrir ces dossiers ; il se veut, plus modestement, le témoignage d’anciens amis et compagnons de route algériens — Sadi Ghalem en tête — qui tenaient à dire, dix-huit ans après, que Chabert n’a pas été oublié.

Ce texte n’est donc pas un requiem, mais un témoignage de fidélité. Le meilleur hommage que ses amis algériens peuvent lui rendre n’est pas dans les discours : il est dans la mémoire qu’ils gardent d’un homme qui, depuis la France, n’a jamais cessé de croire en l’Oranie, en l’Algérie — et d’y semer, avec constance, les graines d’une amitié plus forte que le temps.

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