CULTURE

Les routes de l’encre : quand l’Algérie redécouvre ses trésors manuscrits

Plus de 17 000 documents restaurés, des milliers d’autres éparpillés entre Tunis, La Mecque, Al-Qods et des bibliothèques ottomanes : le patrimoine manuscrit algérien est à la fois colossal et fragile. Réunis deux jours durant au Centre international de conférences Abdelatif-Rahal, sous le patronage du président Abdelmadjid Tebboune, chercheurs d’Algérie, d’Égypte, de Tunisie, de Palestine et du monde arabe ont conjugué leurs voix pour réclamer un plan d’urgence. Entre inventaires à compléter, numérisation assistée par IA et diplomatie culturelle à intensifier, les « routes de l’encre » algériennes n’ont jamais été aussi vivantes — ni aussi menacées.

Il n’est pas de civilisation sans archives. Et l’Algérie, que l’on réduirait à tort à ses seules ressources naturelles ou à l’épopée de sa guerre d’indépendance, possède l’un des fonds manuscrits les plus riches et les plus sous-étudiés du monde arabo-musulman. Des traités de médecine médiévale aux nawāzil — ces consultations juridiques adaptées aux réalités sahariennes et méditerranéennes —, en passant par des ouvrages d’astronomie, de chimie, de mathématiques et de philosophie soufie, le corpus algérien forme un continent intellectuel que les siècles ont à la fois enrichi et dispersé.

C’est pour cartographier cet héritage et forger les outils de sa sauvegarde qu’Alger a accueilli, les 15 et 16 juin 2026, le Colloque international sur le patrimoine manuscrit, placé sous l’intitulé évocateur « Les routes de l’encre en Algérie : civilisation et patrimoine ». Pendant deux jours, le Centre international de conférences Abdelatif-Rahal s’est mué en agora savante, réunissant des chercheurs venus du Caire, de Tunis, de Ramallah et de plusieurs wilayas algériennes pour dresser un bilan lucide et tracer les contours d’une politique nationale intégrée.

Un corpus hétérogène, une dispersion mondiale

La première leçon du colloque tient en un constat aussi simple que vertigineux : personne ne connaît précisément l’étendue du patrimoine manuscrit algérien. Les collections se distribuent entre la Bibliothèque nationale d’Algérie (BNA), le Centre national des manuscrits d’Adrar, des centaines de zaouïas, des mosquées, des universités et d’innombrables bibliothèques familiales ou privées. À cela s’ajoute une diaspora patrimoniale considérable : des pièces algériennes dorment dans des fonds ottomans en Turquie, dans des institutions européennes issues des saisies coloniales, et dans des centres religieux du Machrek.

L’universitaire tunisien Ali Alaimi a chiffré à plus de 1 000 le nombre de manuscrits algériens conservés à la seule Mosquée Zitouna et dans les zaouïas tunisiennes, couvrant l’astronomie, la médecine et les sciences islamiques. Ces documents, a-t-il rappelé, ont nourri des générations d’étudiants maghrébins et témoignent d’une circulation intellectuelle fluide que les frontières modernes ont ensuite rendue illisible.

Ibrahim Bajis Abdelmadjid Al-Maqdisi, chercheur palestinien et auteur de l’ouvrage Histoire des Algériens à Al-Qods et en Palestine, a de son côté documenté la présence de traités rédigés par des oulémas algériens dans des centres religieux aussi éloignés que La Mecque et Al-Qods. Ces savants itinérants ont, a-t-il dit, « contribué de manière effective à la diffusion du savoir à travers le monde arabe », transformant leurs œuvres en ponts civilisationnels entre l’Afrique du Nord et le Machrek.

« L’apport intellectuel algérien ne s’est pas limité à un espace géographique restreint, mais s’est étendu à l’ensemble de la région maghrébine et au monde. »

Sciences expérimentales : le chapitre oublié

L’un des apports les plus stimulants du colloque a été de déplacer le regard habituellement fixé sur les sciences islamiques classiques vers un autre segment du corpus : celui des manuscrits scientifiques expérimentaux. Physique, chimie, astronomie — ces disciplines que l’on associe volontiers à la Renaissance européenne avaient leurs propres traditions de recherche dans l’espace algéro-maghrébin, bien avant que les voies de la modernité ne bifurquent vers l’Occident.

Le chercheur égyptien Hassan Abid a insisté sur l’urgence d’explorer ces fonds trop longtemps délaissés par l’historiographie dominante. Ces manuscrits, a-t-il affirmé, constituent « un trésor de connaissances » susceptible d’éclairer la circulation des méthodes scientifiques entre le Moyen Âge tardif et l’époque moderne dans tout l’espace méditerranéen. Leur étude pourrait bousculer certaines chronologies reçues sur la transmission du savoir scientifique mondial.

Son compatriote Madian Hamed Abdelhadi a abondé dans ce sens en soulignant que la richesse du patrimoine algérien tient précisément à cette dualité : des sciences islamiques profondément enracinées dans la tradition et, côte à côte, des corpus expérimentaux qui attestent d’une pensée ouverte sur l’observation du monde. Il a salué le travail de la BNA et du Centre national des manuscrits d’Adrar qui, grâce à des partenariats institutionnels, ont engagé la restauration de plus de 17 000 documents.

Chiffres clés du patrimoine manuscrit algérien • Plus de 17 000 manuscrits restaurés récemment par la Bibliothèque nationale d’Algérie et ses partenaires • Plus de 1 000 pièces algériennes conservées en Tunisie (Zitouna, zaouïas, bibliothèques civiles) • Collections présentes à La Mecque, Al-Qods, dans des bibliothèques ottomanes et européennes • Domaines couverts : fiqh, hadith, tasawwuf, astronomie, médecine, physique, chimie, mathématiques, nawāzil • Inscriptions à l’UNESCO au Registre de la Mémoire du monde déjà obtenues pour certains fonds • Portage institutionnel : BNA, Centre national des manuscrits d’Adrar, zaouïas, universités

Conservation, restauration, numérique : la course contre la montre

Des besoins urgents et des progrès réels

Le temps presse. Les manuscrits les plus fragiles — ceux écrits sur des peaux animales traitées à la va-vite, ceux exposés à l’humidité des zaouïas ou à la lumière des mosquées — se dégradent à un rythme que les bonnes volontés isolées ne peuvent enrayer. Les participants ont dressé un tableau des besoins immédiats : salles climatisées aux normes de conservation, équipements de désinfection et de déacidification, formation de restaurateurs spécialisés capables de travailler sur des encres anciennes et des supports végétaux ou animaux fragiles.

Mais le tableau n’est pas entièrement sombre. Plusieurs intervenants ont salué les progrès accomplis ces dernières années, notamment grâce aux partenariats entre la BNA, des universités algériennes et des institutions de coopération culturelle étrangères. Des appels ont été lancés pour mobiliser l’UNESCO et l’ALECSO afin d’accélérer la labellisation et d’ouvrir des financements pérennes.

L’intelligence artificielle au service des parchemins

L’innovation technologique s’est taillé une place de choix dans les débats. Des spécialistes ont présenté des systèmes de reconnaissance optique de caractères (OCR) adaptés aux écritures manuscrites arabes — une prouesse technique longtemps considérée comme hors de portée compte tenu de la diversité des styles calligraphiques (maghribi, naskh, thuluth) et de l’état de dégradation des supports. L’IA permet désormais de générer des transcriptions semi-automatiques, que des experts valident ensuite, réduisant considérablement les délais de catalogage.

Des bases de données multilingues, accessibles en ligne, ont également été évoquées : elles permettraient aux chercheurs d’Alger, de Rabat, du Caire ou de Berlin de consulter notices et reproductions numériques sans avoir à traverser des frontières ou à négocier des accès physiques parfois réticents. L’objectif affiché est ambitieux : faire de l’archive algérienne un commun numérique de la connaissance arabo-méditerranéenne.

« Ces manuscrits constituent un trésor de connaissances susceptible d’éclairer la circulation des méthodes scientifiques dans tout l’espace méditerranéen. »

Restitution, propriété, accès : le nœud juridique et diplomatique

Derrière les débats techniques se profile une question politique sensible : à qui appartiennent ces manuscrits ? La question de la propriété se pose à plusieurs niveaux. D’abord, il y a les pièces détenues par des bibliothèques étrangères — certaines héritées de la période ottomane, d’autres saisies ou « acquises » dans des conditions douteuses durant la colonisation française. Le colloque a appelé à une diplomatie culturelle active pour négocier des accords de coopération, de numérisation partagée ou, dans les cas les plus clairs, de restitution physique.

Ensuite, il y a la question des collections privées et religieuses à l’intérieur même de l’Algérie. Des familles, des zaouïas et des associations détiennent parfois des pièces d’une valeur historique considérable sans disposer des moyens — ni, parfois, de la volonté — de les signaler aux autorités. Les intervenants ont plaidé pour l’élaboration d’un cadre juridique national qui protège les détenteurs tout en organisant l’inventaire, afin d’éviter que la peur d’une nationalisation forcée ne conduise à la dissimulation ou à la vente sur le marché gris de l’art.

L’inventaire national, jugé prioritaire et unanimement réclamé, a été présenté comme la condition première de toute politique cohérente de sauvegarde. Sans lui, toute stratégie reste aveugle et toute coopération internationale, aléatoire.

Au-delà de la conservation : faire vivre le patrimoine

Sauvegarder n’est pas suffire. Plusieurs chercheurs ont insisté sur la nécessité de dépasser la logique de la mise sous cloche pour s’engager résolument dans la voie de la valorisation scientifique et publique. Cela implique des éditions critiques — avec apparat philologique rigoureux — pour les textes les plus importants, des traductions en français, en anglais et en espagnol pour toucher les communautés académiques internationales, et des expositions itinérantes capables de porter ces trésors dans les écoles, les maisons de la culture et les espaces publics.

Le Laboratoire des manuscrits algériens en Afrique représente à cet égard un modèle intéressant : en ancrant l’étude de ces archives dans une perspective transafricaine et transsaharienne, il rappelle que le patrimoine manuscrit algérien ne se limite pas à la seule Méditerranée mais plonge ses racines dans des réseaux d’échanges qui irriguaient aussi bien le Sahel que les comptoirs côtiers. Une mémoire qui parle, en somme, à tout un continent.

Mardi 16 juin : sessions techniques et feuille de route

La seconde journée du colloque a été consacrée aux travaux pratiques : sessions techniques sur les protocoles de restauration, démonstrations de logiciels d’archivage numérique, tables rondes sur l’histoire de la production manuscrite et les méthodes d’inventaire dans les bibliothèques. Les organisateurs ont annoncé la publication prochaine des actes du colloque, conçus comme une feuille de route opérationnelle pour une politique nationale intégrée autour du patrimoine manuscrit.

Cette feuille de route devrait comporter plusieurs volets : campagnes d’inventaire dans les wilayas les plus richement dotées (Tlemcen, Constantine, Béjaïa, Ouargla, Adrar), formation accélérée de techniciens en conservation et restauration, partenariats renforcés entre la BNA, les universités et les structures religieuses, et mécanismes de sensibilisation des collectivités locales et des détenteurs privés.

L’encre comme mémoire du futur

Ce colloque n’est pas seulement un événement académique de plus. Il marque, dans le contexte d’une Algérie qui cherche à réaffirmer son poids civilisationnel sur la scène internationale, un moment de prise de conscience collective. Les manuscrits algériens ne sont pas les reliques d’un passé figé : ils sont les preuves matérielles que cette terre a produit, diffusé et reçu des savoirs au long de siècles de circulations intellectuelles fécondes.

Leur sauvetage est une urgence culturelle. Leur étude est une invitation à revisiter l’histoire des sciences et de la pensée dans l’espace méditerranéo-saharien. Et leur mise à disposition — numérique, pédagogique, citoyenne — est un acte politique fort : celui d’une nation qui assume la plénitude de son identité pour mieux s’ouvrir au monde.

Les routes de l’encre n’ont jamais cessé de tracer leur chemin. Il appartient désormais aux institutions, aux chercheurs et aux décideurs de les remettre en lumière — avant que le temps, l’humidité et l’indifférence n’en effacent définitivement les dernières lignes.