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Wassiny Laaredj ressuscite Rimitti : Quand la littérature algérienne ose regarder ses propres démons

Avant d’être un sujet de roman, Rimitti était une présence. Marie Virolle-Souibès, auteure de plusieurs essais de référence sur le raï, l’a croisée un jour dans un café de la Goutte d’Or à Paris. Ce qu’elle en a retenu est peut-être le portrait le plus juste jamais tracé de la femme : « Si vous la croisez, vous hésiterez sur son âge. Elle vous regardera avec ses yeux charbonneux, sa voix grave et rauque vous transpercera, ses mains teintes au henné dessineront les arabesques du discours méditerranéen. » Vêtue de sa longue robe oranaise pailletée, son châle en acrylique blanc, ses bijoux clinquants, elle disparaissait « au détour d’une ruelle » comme une silhouette haute et très droite — « grande dame, assumant sans atermoiements la marginalité des poètes maudits. »

Cette femme logeait furtivement dans quelque hôtel de Barbès avant de partir pour Lyon, Marseille ou Oran. Elle ne savait ni lire ni écrire — elle le chante d’ailleurs : « Le A et le B ne coulent pas de source pour moi » — mais extirpait de ses poches des dizaines de petits papiers consignant adresses et contacts. Elle se méfiait des journalistes. Elle ne tarissait pas de griefs sur les chanteurs qui la pillaient. Une femme libre, méfiante, blessée et debout à la fois.

C’est cette femme que Wassiny Laaredj a choisi de placer au centre de son nouveau roman, Rimitti, chants de braises et de feu (en arabe : الريميتي.. أناشيد الجمر والنار), publié en avril 2026 aux éditions Dar El Adab à Beyrouth, après six années de recherches entamées dès 2020 et des enquêtes de terrain conduites en 2024.

Un romancier face à la voix de son enfance

Il fallait le courage — et la légitimité biographique — de Wassiny Laaredj pour s’attaquer à ce sujet. Natif de Sidi Bou Jnan dans la wilaya de Tlemcen, il est un enfant de la même Oranie que Rimitti. Il a entendu cette voix aux fêtes de village, s’en est imprégné sans le savoir. Auteur notamment du monumental Livre de l’Émir consacré à Abdelkader, il choisit cette fois non pas un héros de l’épopée nationale, mais une femme de la marge — précisément parce que cette marge dit, peut-être mieux que tout, ce que l’Algérie est réellement.

Professeur à l’université d’Alger et à la Sorbonne, Laaredj s’est rendu sur les traces de Rimitti à Tessala, Saïda, Relizane et Oran, a lu la Fatiha sur sa tombe, et a rencontré des témoins directs. Parmi eux, le Cheikh El Abbadi Abdelmalek, dit le « qassab » — le compagnon de route depuis 1982 qui l’a accompagnée dans ses tournées en Amérique, au Japon, en Espagne et dans les grandes capitales mondiales. Un véritable réservoir de mémoire vivant, selon ses propres mots.

Du caniveau au Zénith : une trajectoire sans équivalent

Pour saisir ce que le roman représente, il faut d’abord rappeler qui était cette femme. De son vrai nom Saâdia Bedief — ou Saadia El Ghizania —, née le 8 mai 1923 à Tessala dans la tribu berbère des Beni Ouragh, à une quinzaine de kilomètres de Sidi Bel-Abbès. Orpheline très tôt, victime de la violence de l’occupation coloniale qui avait décimé sa famille, elle grandit dans une précarité absolue : les champs, la rue, parfois les hammams pour dormir.

À vingt ans, seule à Relizane, elle intègre un groupe de snai’ya conduit par le flûtiste cheikh Ould Nems. C’est cette rencontre qui changera tout. Dans les années 1940, elle commence à composer ses propres chansons — qu’elle crée entièrement de mémoire, car elle ne saura jamais lire ni écrire. Son premier enregistrement 78 tours sort en 1952 chez Pathé Marconi à Alger. Deux ans plus tard, Charrag Gattà — « Brûle, coupe » — provoque un séisme national en abordant frontalement la perte de virginité dans une darija mêlée d’argot oranais. En quelques vers d’une crudité stupéfiante — « Il me broie, me bleuit, il m’attise, il m’abreuve, je dis je pars et je passe la nuit, malheur à moi qui ai pris de mauvaises habitudes » — une voix de femme dit ce que personne n’osait écrire.

Son nom lui-même est une histoire. C’est dans une kantina — ces buvettes coloniales installées lors des rassemblements populaires, comme la wæ&da de Sidi Abed près de Relizane — qu’elle aurait lancé au patron, dans un élan de générosité ou d’insolence : « Remettez ! Remettez [à boire] ! » Ce rimitti, francisé à l’accent oranais, allait devenir sa signature pour l’éternité.

La poétesse des 200 chansons : un répertoire-réservoir

Ce que l’on mesure mal encore aujourd’hui, c’est l’ampleur proprement considérable du legs artistique de Rimitti. Pas moins de 200 chansons composées sans papier ni crayon, dictées à la seule mémoire — un exploit que Virolle-Souibès compare à celui d’une « poétesse naïve et sûre dans son expression », comme la peintre Baya l’est avec ses pinceaux. Des titres comme Mali ya mali, Wech men galb, Chouf el halti, Dabri Dabri témoignent, selon la chercheuse, d’une maîtrise exceptionnelle de la métaphore, de l’allusion et du double-sens — des techniques poétiques sophistiquées que la plupart des chanteurs du raï contemporain ne lui arriveraient pas à la cheville.

Ce répertoire est devenu le fond commun dans lequel ses successeurs ont puisé sans vergogne ni rétribution. La Camel, notamment, reprise et popularisée par Cheb Khaled, est l’un des exemples les plus emblématiques de ce pillage silencieux. Elle le savait, s’en plaignait, sans pouvoir l’arrêter. Mais pour tous les musiciens de raï, elle demeurait la reine incontestable, vénérée par toute la jeune génération qui voyait en elle la mère du genre. Rachid Taha lui dédia même une chanson portant son nom. Quant à la reconnaissance internationale, elle vint : le Grand Prix du Disque 2000 de l’Académie Charles Cros couronna enfin — tardivement — une carrière unique. Elle chanta à New York, Paris, Londres, Amsterdam, Stockholm, Genève, Madrid, Milan, Berlin et au Caire. Elle fut aussi la première artiste maghrébine à enregistrer en format vidéo-cassette.

Ce que le roman accomplit là où la biographie échoue

Laaredj n’a pas voulu écrire une biographie. Il a voulu restituer une intériorité. Celle d’une femme portant, comme une plaie ouverte, le traumatisme d’un viol subi dans l’enfance. Pour l’auteur, c’est là la clé de tout : Charrag Gattà n’est pas la provocation gratuite d’une femme sans foi ni loi. C’est le cri d’un corps volé qui ne trouvera jamais d’autre tribunal que la chanson.

Le roman trace la trajectoire complète : de l’orpheline dans la rue à la meddaha chantant dans les mariages, jusqu’à l’enregistrement du premier disque, la guerre d’indépendance — où elle sortit dans les rues de Relizane aux côtés des manifestants, et chanta Naouri el ghaba naouri, dergui dhek echbab en hommage aux maquisards de Novembre 54 —, jusqu’à l’Opéra de Paris où elle monta les marches vêtue de sa blouza abbassia, symbole de la fierté d’un peuple. Et pourtant, elle avait aussi chanté une ode à l’Émir Abdelkader dans les cafés juifs de Relizane, en pleine guerre, quand cela demandait autrement plus de courage que d’enregistrer un 45 tours.

Le roman ne passe pas non plus sous silence sa dimension spirituelle. Après l’accident de la route de 1971 — qui tua trois de ses musiciens —, elle accomplit le pèlerinage à La Mecque en 1976. Non pour expier, insiste Laaredj, mais pour « élever son esprit soufi » : elle chantait Sidi Abed, Sidi Abdallah et Abdelkader Jilani dès les années 1940. Son Islam à elle était celui que décrit si justement Virolle-Souibès : « tolérant et chatoyant, qui n’exclut aucun des signes de la tradition, qui ne contraint pas l’esprit humain à nier ses faiblesses, ses tentations, ses contradictions. » Dans la même chanson pouvaient cohabiter Dieu, les saints, l’alcool et l’amour libre. C’est précisément ce que ses détracteurs — hier comme aujourd’hui — ne lui ont jamais pardonné.

Raï contre FIS : le combat d’Eros et de Thanatos

Il y a dans le document fondateur de Virolle-Souibès (1991) une analyse qui résonne avec une acuité troublante à la lecture du roman de Laaredj : le Raï et le FIS, écrit-elle, « ont les mêmes adeptes, les mêmes acteurs — une jeunesse aux abois, une communauté au statut économique précaire, dépossédée de sa culture ancestrale, en quête d’identité. Mais l’un chante, l’autre pas. Les trois lettres de l’un appellent, même désespérément, au plaisir ; celles de l’autre condamnent toute velléité de joie profane et sécrètent la mort. Eros et Thanatos impudemment livrés à un douteux combat. »

C’est dans ce contexte que les chansons de Rimitti, martelées depuis un demi-siècle, sont devenues, selon ces mêmes analystes, « plus proches que jamais de la réalité sanglante de l’Algérie des années 90 ». Elle fut, pendant la décennie noire, la porte-parole la plus audacieuse des femmes d’Algérie — celle pour qui personne ne parlait officiellement. Le professeur Miloud Tizi l’a rappelé : c’est Rimitti qui a porté la voix de l’Algérie lorsque le pays agonisait, et c’est vêtue de sa blouza abbassia qu’elle gravit les marches de l’Opéra de Paris.

Le « narcissisme social algérien » en procès

La véritable charge du roman n’est cependant pas contre la société d’hier. Elle vise celle d’aujourd’hui. Laaredj nomme avec précision le mécanisme qu’il dénonce : ce qu’il appelle le « narcissisme social » — cette hypocrisie collective qui consiste à faire danser les femmes sur les terrasses et les hommes sur les places au son de Rimitti, tout en la vilipendant en privé, en préférant une identité nationale mûllam’a — polie, épurée, idéalisée — à la complexité d’une réalité qui dérange.

C’est Virolle-Souibès qui, dès 1991, avait posé le diagnostic le plus lucide : les chansons de Rimitti représentent « le discours-limite que la société algérienne de la deuxième moitié du siècle a pu et peut encore se tenir consensuellement — dans une semi-clandestinité, c’est-à-dire par groupes homogènes d’auditeurs. » On dansait sur ses chansons entre soi, en cachette de l’autre. On ne la reconnaissait pas en plein jour.

La réception du roman a validé ce diagnostic. Une « vague de haine » s’est abattue sur l’ouvrage, portée par des lecteurs ne l’ayant pas lu. Dans une réponse publiée par El Watan, Laaredj a rappelé ce que ces détracteurs occultent : l’engagement anticolonial de Rimitti, ses racines résistantes — une partie de sa tribu brûlée dans les enfumades de la Dahra par le colonel Pélissier —, et ce choix symboliquement décisif d’être inhumée en terre algérienne malgré des décennies d’exil. « Elle n’a jamais prononcé une parole de haine envers son pays. »

Rimitti et Piaf : le miroir amer d’une reconnaissance manquée

La comparaison s’impose d’elle-même. La France a fait d’Édith Piaf un monument national. L’Algérie, elle, a toléré que sa propre « Piaf » — avec une trajectoire d’une violence sociale autrement plus brutale — reste en marge des récits patrimoniaux officiels. Paris lui a certes offert une place dans le 18e arrondissement en 2018. Mais sur le sol algérien, aucune statue, aucune commémoration digne de ce nom, aucune onde de radio qui l’accueillerait.

Le verdict de Virolle-Souibès résume en une phrase ce que deux décennies de silence institutionnel avaient édifié : « Persécutée, rejetée, méconnue, ostracisée, traînée dans la boue, exploitée, grugée, elle l’a été mille fois dans sa vie difficile d’orpheline, de pauvresse, de femme, d’artiste. La renommée n’a pas vraiment fait céder la galère, n’a jamais désarmé les ennemis. » Et la chercheuse d’ajouter ce qui scelle définitivement le jugement de l’histoire : « La Rimitti n’a pas capitulé. Elle a persévéré dans son être et son art, sans concession, sans retenue, avec la vérité parfois rageuse de ceux qui n’ont rien à perdre. »

C’est ce décalage que Rimitti, chants de braises et de feu vient combler, ou du moins nommer. Laaredj va même jusqu’à demander publiquement qu’une statue de la chanteuse soit érigée « au centre de Sidi Bel-Abbès », saluant chaque matin les passants. Une image d’une force symbolique évidente : redonner à une femme de la marge la permanence qu’elle mérite, en plein jour, au milieu des gens.

Une œuvre qui arrive au bon moment

Dans un moment où les débats sur l’identité nationale algérienne oscillent entre nostalgie figée et crispation idéologique, le roman de Laaredj introduit une troisième voie : celle de la lucidité affectueuse. Il ne s’agit pas de célébrer Rimitti malgré ses contradictions, mais à travers elles. Son Islam tolérant et sa crudité poétique. Sa dévotion aux saints et ses nuits arrosées. Son patriotisme sans brevet officiel et son exil parisien de vingt-huit ans. Tout cela, c’est l’Algérie — pas la version épurée pour satisfaire un récit national confortable, mais l’Algérie réelle, rugueuse, vivante.