Back to Town : quand Batna retrouve sa jeunesse électrique
Le documentaire primé de Djamel Lakehal s’invite à la cinémathèque El Moksi de Sidi Bel-Abbès, porté par le ciné-club Anis
Dans une salle qui porte elle-même les traces du temps, le ciné-club Anis propose ce samedi une rencontre rare : celle d’un film qui ressuscite les Play Boys de Batna, groupe emblématique des années 1960, et d’un public que la mémoire musicale algérienne n’a cessé de traverser. « Back to Town » de Djamel Lakehal — Grand Prix Technique du Festival International du Film d’Alger 2025 — sera projeté à 14 h à la cinémathèque El Moksi, en présence de son réalisateur.
Une ville comme témoin, un groupe comme mémoire
Il y a dans le titre quelque chose d’intraduisible : « Back to Town » — retour en ville — dit à la fois le mouvement physique du réalisateur vers sa Batna natale et la promesse d’une résurrection. Car Djamel Lakehal ne revient pas en simple touriste de sa propre jeunesse. Il revient en cinéaste, mû, comme il l’a confié lors de la première projection publique à la Cinémathèque de Batna en juin 2025, par « l’urgence de transmettre avant que les témoins ne se taisent ».
Le film est consacré aux Play Boys de Batna, formation qui a marqué l’imaginaire musical algérien dans la décennie qui a suivi l’indépendance. Ces musiciens n’étaient pas de simples interprètes : ils incarnaient une jeunesse batnéenne ouverte sur le monde, capable de s’approprier le rock occidental — les riffs des Kinks, la pulsation des Shadows — pour le faire résonner dans une Algérie en pleine construction identitaire. Leur musique était un geste politique sans slogan, une affirmation de modernité sans trahison des racines.
Le dispositif narratif choisi par Lakehal est d’une grande intelligence. Il met en présence de jeunes musiciens d’aujourd’hui et d’anciens membres du groupe, silencieux depuis des décennies. De ce face-à-face naît une tension riche, non pas dramaturgique, mais mémorielle : il ne s’agit pas de rejouer le passé, mais de mesurer ce qui, de celui-ci, peut encore faire sens aujourd’hui. La question sous-jacente est celle de toute grande enquête culturelle : qu’est-ce qui se transmet, et sous quelle forme ?
Un Grand Prix Technique qui dit plus qu’une récompense
La 12e édition du Festival International du Film d’Alger (AIFF), qui s’est clôturée le 10 décembre 2025, a décerné son Grand Prix Technique à « Back to Town ». Le jury a salué, selon les termes du palmarès officiel, « son amour et son humanité » — formulation inhabituelle pour un prix de cette catégorie, qui dit l’essentiel : ici, la technique n’est pas démonstration, elle est langage.
Le jury a particulièrement valorisé la justesse du cadre, l’architecture sonore — signée Hakim Said Krim et Fayçal Maalem, masterisée par Lazhar Hadj-Tayeb —, l’attention aux micro-gestes et l’économie narrative qui confèrent au film son rythme propre. En transformant l’espace urbain en véritable personnage, Lakehal signe une œuvre immersive où la ville devient mémoire vivante. Batna n’y est pas décor ; elle respire, elle se souvient, elle interroge.
Il faut noter que la même édition du festival a également distingué Djamel Lakehal au Souk AIFF 2025, confirmant la double reconnaissance — artistique et professionnelle — d’un cinéaste qui s’impose comme l’une des voix les plus singulières du documentaire algérien contemporain.
« Entre les pulsations du présent et les échos d’un passé fragile, il ressuscite l’esprit d’une époque, l’ombre d’un cinéma disparu, les vibrations du groupe mythique Les Play Boys, et les murmures d’une Batna que le temps semblait condamner à l’oubli. » — Le Matin d’Algérie, décembre 2025
La filiation El Gusto : un documentaire musical comme acte de résistance
La comparaison avec « El Gusto » — le documentaire de Safinez Bousbia sorti en 2011, consacré aux musiciens algérois du chaâbi dispersés entre Alger et Paris — s’impose naturellement, et le ciné-club Anis lui-même l’évoque. Les deux films partagent une même conviction : la musique populaire algérienne n’est pas un patrimoine figé à archiver, mais une énergie encore vive, capable de traverser les générations à condition qu’on lui tende la main.
Mais là où « El Gusto » opérait des retrouvailles transnationales, émouvantes dans leur dimension de réconciliation, « Back to Town » choisit un territoire plus intime : une seule ville, un seul groupe, une seule question. Cette concentration lui confère une densité particulière. Lakehal adopte, comme l’a noté la critique algérienne, une démarche rare dans le cinéma national contemporain : celle d’un regard qui accepte de ne pas tout expliquer, de laisser des silences habiter le film autant que les témoignages.
Le titre complet — « The Play Boys Are Coming – Back to Town » — porte en lui cette double temporalité : le présent du retour et l’imminence de quelque chose qui revient. Non pas la nostalgie, mais ce que la nostalgie peut produire quand elle est mise au travail.
Batna, ville-palimpseste : une géographie de la culture disparue
Ce que le film ressuscite, c’est aussi une Batna que beaucoup ne connaissent plus ou n’ont jamais connue : une ville où les cinémas affichaient complet à trois séances par jour, où les orchestres répétaient dans les garages des quartiers populaires, où la culture constituait un espace de liberté naturel, non revendiqué parce qu’il allait de soi. Les images d’archives rares que Lakehal a réunies — une entreprise en elle-même — donnent à voir cette géographie disparue.
Cette dimension urbaine n’est pas accessoire. Elle rejoint une réflexion plus large sur la transformation des villes algériennes depuis l’indépendance : la fermeture progressive des salles de cinéma, la disparition des lieux de sociabilité culturelle, le rétrécissement de l’espace public consacré aux arts. « Back to Town » n’est pas un film de regrets — mais il pose, en creux, des questions auxquelles le présent est invité à répondre.
L’équipe artistique réunie autour de Lakehal reflète d’ailleurs cette ancrage local : Habib Tith, Kamel Draioui, Majid Amamra, Lydia Larini, Wissam Rahmoune — des noms qui disent l’attachement à un territoire, la fidélité à un esprit de travail collectif que le film lui-même met en scène.
El Moksi, le ciné-club Anis et la résistance par la salle
La cinémathèque El Moksi de Sidi Bel-Abbès n’est pas un espace anodin. Anciennement cinéma Moksi, récupéré et transformé en lieu de diffusion culturelle dans le cadre de la réhabilitation des salles algériennes engagée dans les années 2010, elle porte elle-même les marques d’une histoire cinématographique interrompue et reprise. Sa programmation, annoncée au fil des jours sur ses réseaux sociaux, témoigne d’un effort constant pour maintenir vivante une culture du grand écran dans une région où les lieux dédiés restent trop rares.
C’est dans ce contexte que le travail du ciné-club Anis prend toute sa valeur. En choisissant « Back to Town » pour une projection-débat en présence du réalisateur, il ne fait pas que programmer un film primé : il crée un espace de dialogue entre une œuvre sur la transmission et un public qui porte lui-même des questions sur ce qui se transmet — musicalement, culturellement, cinématographiquement.
La formule projection-débat est, dans ce contexte, bien plus qu’une modalité pratique. Elle est le format même du film mis en acte : une rencontre entre générations, entre une œuvre et ceux qu’elle convoque.
Un documentaire entre fiction et réalité : la frontière poreuse
Plusieurs critiques ont souligné la nature hybride de « Back to Town », oscillant entre la rigueur documentaire et les respirations de la fiction. Cette porosité n’est pas un défaut de forme : elle est constitutive du propos. Reconstituer une époque dont on n’a que des traces fragmentaires, faire parler des silences de plusieurs décennies, filmer des vieux musiciens qui se souviennent — tout cela impose une mise en scène qui dépasse la simple captation.
Lakehal ne prétend pas à l’exhaustivité archivistique. Son film est, avant tout, un point de vue — celui d’un enfant de Batna qui revient sur les pas d’une jeunesse qu’il n’a pas vécue mais dont il a hérité quelque chose. Cette subjectivité assumée est précisément ce qui lui permet d’atteindre une vérité plus profonde que celle des seuls documents.
