ENVIRONNEMENT

Sidi Bel-Abbès : la Charte de l’Environnement, vingt ans de promesses non tenues et un avenir à saisir

Il suffit de longer l’oued Mekerra par une matinée ordinaire pour comprendre ce qui a raté. L’eau charrie des déchets, les berges sont défoncées, les riverains détournent le regard. Pourtant, ce même oued figurait déjà, il y a deux décennies, parmi les urgences environnementales identifiées dans un document officiel : la Charte de l’Environnement de la wilaya de Sidi Bel-Abbès.

Signée à une époque où le mot « durabilité » commençait tout juste à s’imposer dans les discours institutionnels algériens, cette charte constituait une tentative rare de penser l’avenir écologique d’un territoire à l’échelle locale. Elle identifiait les ressources naturelles comme des capitaux à préserver, appelait à une gouvernance concertée et posait les jalons d’une éducation citoyenne à l’environnement. Vingt ans plus tard, le bilan est amer. Mais l’heure n’est pas au seul constat : c’est précisément parce que ce texte reste d’une étonnante modernité qu’il peut servir de tremplin pour agir.

Dès son préambule, la charte listait avec précision les menaces pesant sur les équilibres naturels de la région : érosion accélérée des sols, surexploitation des nappes phréatiques, recul de la forêt, désertification des steppes, pollution des eaux de surface. Des mots lourds qui résonnaient comme une mise en garde. En 2025, aucun de ces processus ne s’est inversé.

La wilaya de Sidi Bel-Abbès concentre, sur un même territoire, des écosystèmes contrastés : massifs telliens au nord, plaines agricoles au centre, franges steppiques au sud. Cette diversité, qui constitue une richesse écologique réelle, est aussi une vulnérabilité. La pression anthropique y est double : urbanisation non maîtrisée dans les centres, surpâturage et surexploitation dans les périphéries. La charte avait perçu cette fragilité systémique.

Elle avait notamment pointé la disparition progressive de la grande faune emblématique — le lion de l’Atlas, le guépard, le mouflon à manchettes — et l’effacement de milieux humides autrefois abondants. Ces constats, formulés bien avant que la notion de sixième extinction ne s’impose dans le débat scientifique mondial, traduisaient une conscience écologique locale précoce.

Pourquoi un texte aussi solide est-il resté sans effet ? La réponse tient moins à ses insuffisances intrinsèques qu’aux conditions de sa mise en œuvre — ou plutôt à leur absence.

Une signature sans lendemain

L’acte de signature de la charte, quelles qu’en aient été les intentions initiales, n’a jamais été suivi d’une feuille de route opérationnelle. Aucune structure permanente n’a été mise en place pour suivre l’exécution des engagements, évaluer les résultats, ni même actualiser le diagnostic. Dans un contexte institutionnel où les priorités se définissent au gré des cycles politiques, l’environnement — sujet de long terme par nature — a vite été relégué au second rang.

Des collectivités locales sous-équipées

La charte elle-même reconnaissait, avec une franchise inhabituelle pour un document officiel, la faiblesse des capacités techniques et financières des communes. Les APC de la wilaya manquaient — et manquent encore pour beaucoup — d’ingénieurs environnementaux, de matériel de contrôle et de budgets dédiés. Sans ressources, les bonnes intentions restent lettre morte.

L’absence d’ancrage citoyen

La charte appelait à une mobilisation large : État, collectivités, société civile, citoyens. Dans les faits, la question environnementale est restée cantonnée à une sphère techno-administrative, loin des préoccupations quotidiennes de la population. Sans culture écologique partagée, sans espaces de délibération, la politique environnementale se réduit à des injonctions que personne n’entend.

L’échec de la charte n’invalide pas sa substance. Bien au contraire : sa richesse analytique, sa vision systémique et ses propositions restent d’une pertinence intacte. Dans un monde où les collectivités locales sont appelées à devenir des acteurs de premier plan dans la lutte contre le dérèglement climatique — comme le rappelle le cadre de l’Accord de Paris sur le rôle des acteurs non étatiques — relancer cette dynamique à Sidi Bel-Abbès serait un acte politique fort.

Réécrire la charte, ensemble

La première étape serait de co-construire une nouvelle charte verte, actualisée et participative. Non plus un texte rédigé entre techniciens, mais un document issu de concertations avec les agriculteurs, les enseignants, les associations de quartier, les chasseurs traditionnels, les jeunes. Une charte portée par la société, et non imposée d’en haut.

Créer un observatoire régional de l’environnement

La charte souffrait d’une absence totale de mécanisme de suivi. Pour ne pas répéter cette erreur, un observatoire territorial doté d’indicateurs précis et accessibles au public s’impose. Il pourrait s’appuyer sur les universités locales — notamment l’Université Djillali Liabès de Sidi Bel-Abbès — et sur des partenariats avec des ONG environnementales pour produire des rapports annuels sur l’état des sols, des forêts et des ressources hydriques.

Lancer des initiatives concrètes de transition

Les recommandations de la charte en matière d’agriculture durable, de reforestation, de réhabilitation des oueds ou de gestion des déchets peuvent alimenter des projets concrets dès aujourd’hui. Des expériences réussies dans d’autres wilayas algériennes — ou dans des pays méditerranéens comparables comme le Maroc et la Tunisie — montrent que des dynamiques locales de transition sont possibles, à condition d’un portage politique et d’une ingénierie de terrain solides.

Réinvestir l’éducation environnementale

La charte plaçait l’éducation et la sensibilisation au cœur de sa philosophie. C’est là que réside l’un des leviers les plus durables. Des clubs écologiques dans les établissements scolaires, des journées de terrain dans les massifs de Tessala ou les forêts de Lalla Setti, des médias locaux qui donnent de la visibilité aux enjeux environnementaux : autant de vecteurs capables de créer, sur le long terme, une culture du territoire.

S’adapter au changement climatique : une urgence identifiée depuis longtemps

La charte avait cartographié les zones les plus exposées de la wilaya : les massifs montagneux soumis à l’érosion, les périmètres agricoles vulnérables à la sécheresse, les zones steppiques en proie à la désertification. Ces territoires devraient être intégrés en priorité dans les futurs plans d’adaptation climatique régionaux, en cohérence avec la stratégie nationale algérienne de résilience climatique.

Le cas de la Charte de l’Environnement de Sidi Bel-Abbès n’est pas isolé. Il illustre une tension récurrente dans la gouvernance environnementale algérienne : des textes de qualité, une volonté affichée lors de leur adoption, mais une incapacité structurelle à maintenir l’effort dans la durée. Cette discontinuité tient en partie à la centralisation excessive des décisions et des ressources, qui laisse les wilayas sans réels moyens d’action autonome.

Or, la transition écologique, par nature, se joue à l’échelle des territoires. C’est là que les sols s’appauvrissent ou se régénèrent, que les forêts brûlent ou repoussent, que les oueds s’assainissent ou s’asphyxient. Une politique nationale ambitieuse ne peut produire d’effets tangibles que si elle s’appuie sur des relais locaux crédibles, dotés de ressources et d’une légitimité démocratique. Sidi Bel-Abbès, avec son passé de précurseur, pourrait être l’un de ces relais.

Exhumer la Charte de l’Environnement de la wilaya de Sidi Bel-Abbès, ce n’est pas se livrer à un exercice nostalgique. C’est reconnaître qu’une communauté a su, à un moment de son histoire, se donner les mots justes pour penser son rapport à la nature. Et que ces mots, vingt ans plus tard, n’ont pas vieilli.

La relancer, dans une version co-construite, dotée de mécanismes de suivi et adossée à une mobilisation citoyenne réelle, serait bien plus qu’un acte de mémoire. Ce serait un signal envoyé aux générations futures : que la région est capable d’apprendre de ses erreurs, et que l’environnement n’est pas un luxe que l’on remet à plus tard, mais le socle sur lequel tout le reste repose.L’oued Mekerra, lui, n’attend pas.