École Avicenne de Sidi Bel-Abbès : la mémoire volée, puis reconquise
Rasée en une nuit par des bulldozers, ressuscitée par des citoyens en colère — l’épopée d’un bâtiment qui refusait de mourir
Une école née dans les fers, destinée à l’excellence
L’histoire commence avant la première pierre. Sidi Bel-Abbès possédait déjà, dès 1882, la première école primaire supérieure d’Algérie — comme le rappelait Bachir Benhamza, ancien élève entre 1948 et 1954, avec une fierté mêlée de mélancolie. L’établissement que l’on connaîtra sous le nom d’Avicenne ne sera érigé qu’en 1927, dans le quartier populaire d’El Graba, aujourd’hui baptisé quartier Émir Abdelkader. Son nom d’origine ? « École de Garçons Indigènes ». Quatre mots d’une violence froide qui résumaient, sans fard, toute la philosophie du système colonial en matière d’éducation.
L’anthropologue Fanny Colonna, spécialiste de l’Algérie coloniale, l’avait formulé avec une précision chirurgicale dans ses travaux sur l’école républicaine au Maghreb : à Sidi Bel-Abbès, il n’y avait qu’une seule école indigène pour 38 000 habitants. Une instruction au compte-gouttes, calibrée pour former quelques intermédiaires utiles à l’administration — jamais assez nombreux pour constituer une force d’émancipation.
Mais les systèmes oppressifs contiennent toujours les germes de leur propre contradiction.
L’âge d’or : une école qui forgea des bâtisseurs de nation
Malgré — ou peut-être grâce à — la rareté de l’accès, les familles qui parvenaient à franchir ce seuil savaient ce que valait une telle chance. Les élèves d’Avicenne n’étaient pas des écoliers ordinaires : ils étaient, pour la plupart, des fils de pionniers qui avaient conscience d’un destin à tenir.
Les preuves ne manquent pas. De ces salles de classe sont sortis des hommes qui ont dessiné l’Algérie indépendante. Mohamed Bedjaoui, juriste de renommée mondiale et ancien président de la Cour internationale de Justice de La Haye, fut l’un de ses élèves. Djillali Liabès, sociologue et ministre assassiné en 1993, dont le nom orne aujourd’hui l’université de la ville, y fit également ses premières armes intellectuelles. Mohamed Amir Benaïssa, médecin et figure de l’État algérien, compléta ce panthéon discret.
C’est aussi de ces bancs que plusieurs combattants de la guerre d’indépendance sont partis rejoindre le maquis, certains pour n’en jamais revenir. L’école Ibn Sina n’était pas seulement un établissement scolaire : c’était une conscience collective en construction.
Le changement de nom : un acte de résistance
En 1956 — six ans avant l’indépendance — l’établissement est officiellement rebaptisé « École Avicenne (Ibn Sina) », en hommage au grand philosophe et médecin musulman du Xe siècle. Geste symbolique, certes, mais à l’époque, les symboles étaient des armes. Nommer, c’était revendiquer. Revendiquer, c’était exister. Dans une Algérie sous occupation, renommer une école coloniale du nom d’un savant arabe n’était pas un acte anodin : c’était une affirmation d’identité portée jusqu’au cœur du système.
Après 1962, l’établissement poursuivit sa mission avec un personnel renouvelé et une ambition décuplée. Des archives d’El Moudjahid attestaient que l’école avait « formé des générations dont une bonne partie a assumé des fonctions supérieures au sein des institutions du pays ». Un pilier silencieux. Une colonne vertébrale invisible de la nation.
La démolition de 2021 : une blessure que rien ne justifiait
Ce que les décennies n’avaient pas réussi à faire, les bulldozers de 2021 l’accomplirent en quelques heures. Un matin ordinaire, les engins étaient en position. Le soir, les murs qui avaient abrité des générations de mémoire collective n’étaient plus que poussière et gravats.
La justification officielle ? Un mur de façade fissuré, menaçant la sécurité publique. Mais les habitants de Sidi Bel-Abbès — ceux qui avaient vu leurs parents et grands-parents passer par ces salles — ne purent se contenter de cette explication. Plusieurs témoignages recueillis lors de la mobilisation citoyenne qui suivit faisaient état d’un détail capital : la fissure en question aurait été causée par un engin de travaux publics opérant sur un chantier privé voisin. Un dégât collatéral transformé en prétexte à démolition totale.
Les questions qui s’imposèrent furent celles de l’absence : le comité d’architecture et d’urbanisme de la wilaya avait-il été consulté ? Pourquoi les élus locaux — députés, sénateurs, membres des assemblées populaires — ne dirent-ils pas un mot ? Ce silence institutionnel, face à un patrimoine d’une valeur historique incontestable, constitue l’un des volets les plus troublants de cette affaire.
Dans les rues de la ville, les rumeurs se précisèrent en accusations : la démolition aurait servi des intérêts fonciers, ouvrant la voie à la construction d’un complexe commercial sur ce terrain bien situé. Ces allégations, jamais établies judiciairement, traduisaient néanmoins une méfiance profonde et une blessure collective que rien, officiellement, ne cherchait à panser.
La résistance : quand les citoyens refusèrent l’oubli
C’est souvent dans les décombres que se forge le sursaut. La démolition d’Avicenne, loin d’éteindre la mémoire, l’embrasa.
La figure centrale de cette mobilisation fut M. Talha Djelloul, président de l’association Amel pour la sauvegarde du patrimoine architectural, culturel et environnemental de Sidi Bel-Abbès. Méthodique, tenace, stratège discret, il transforma une indignation diffuse en action structurée : communiqués de presse, pétitions, interpellations publiques, mobilisation des réseaux sociaux. Chaque outil fut utilisé avec précision et persistance.
Sur Facebook et Instagram, des milliers de Bel-Abbésiens partagèrent photos d’archives et témoignages d’anciens élèves, transformant une affaire locale en cause nationale. Cette stratégie numérique, encore peu documentée dans l’histoire du militantisme patrimonial algérien, marqua un tournant : pour la première fois à Sidi Bel-Abbès, la défense d’un patrimoine construisait une communauté virtuelle au service d’une mémoire bien réelle.
La pression finit par porter. Les autorités locales, confrontées à une opinion publique mobilisée et à une presse attentive, furent contraintes de reconsidérer leur position. Sans cette vigilance citoyenne, le site aurait probablement rejoint la longue liste des châtelets, mosquées et bâtiments historiques qui ont disparu de la ville ces dernières décennies dans une quasi-indifférence.
La renaissance : modernité au service de la mémoire
Aujourd’hui, l’école Avicenne est debout. Reconstruite avec un souci de fidélité architecturale notable, elle dispose désormais de salles de classe rénovées, d’espaces périscolaires, de locaux administratifs modernisés, d’installations sanitaires aux normes et d’une cour de récréation restituée. La modernité n’a pas remplacé la mémoire : elle l’a servie.
M. Talha Djelloul a exprimé publiquement sa « pleine satisfaction » face à l’aboutissement de ce combat long et épuisant. Cette satisfaction n’est pas celle d’un seul homme. C’est celle d’une ville entière qui a refusé de laisser son histoire se dissoudre dans le béton de l’indifférence.
Les élèves qui pousseront demain la porte de cet établissement hériteront d’un lieu unique : celui d’une école née dans la ségrégation, transformée en foyer de conscience nationale, abattue par des intérêts obscurs, et relevée par des mains citoyennes. Ce récit, à lui seul, vaut tous les manuels scolaires.
Ce que l’Algérie doit retenir
L’épopée de l’école Avicenne n’est pas une anecdote locale. Elle soulève des questions fondamentales sur la gouvernance du patrimoine en Algérie : qui décide de démolir ? Sur quels critères ? Avec quelle transparence ? Et surtout — qui protège les citoyens de l’arbitraire institutionnel quand leurs représentants élus choisissent le silence ?
Elle démontre aussi que les réseaux sociaux, souvent décriés pour leurs dérives, peuvent devenir des espaces de résistance civique lorsqu’ils sont animés avec intelligence et continuité. La bataille d’Avicenne est aussi une bataille numérique — et sa victoire, une victoire de l’opinion organisée sur les décisions opaques.
Enfin, cette renaissance pose une exigence : il ne suffit pas de reconstruire. Pour que l’histoire ne se répète pas, l’école Avicenne doit faire l’objet d’un classement officiel au titre du patrimoine national, d’une protection juridique solide et d’une valorisation pédagogique intégrant son parcours singulier dans les programmes scolaires locaux.







L’école Avicenne se dresse aujourd’hui comme une sentinelle de pierre sur l’histoire de Sidi Bel-Abbès. Jadis symbole d’exclusion, elle est devenue étendard de mémoire et de fierté. Dans ses murs neufs résonnent les voix de Bedjaoui, de Liabès, de tous ceux qui ont fait de leurs bancs d’écoliers les premiers jalons de la liberté. Et dans sa reconstruction, c’est une tout autre leçon qui s’inscrit dans le béton : une société mobilisée peut imposer la mémoire et l’éducation au cœur des priorités publiques. Cela aussi, c’est une forme d’éducation.