Emir Abdelkader, bâtisseur d’État et précurseur des droits humains : Mascara célèbre un géant de l’Histoire
À Mascara, ville natale de l’Émir, une conférence scientifique de haut niveau a rendu hommage, lundi soir, à l’une des figures les plus complexes et les plus universelles de l’histoire algérienne. Fondateur d’un État souverain, stratège militaire hors pair et pionnier du droit humanitaire international, Abdelkader Al-Jazairi continue, 143 ans après sa mort, d’irriguer la mémoire collective et d’inspirer les débats contemporains.
Mascara renoue avec sa mémoire fondatrice
Il y a des villes qui portent l’Histoire dans leurs pierres. Mascara est de celles-là. C’est ici, le 27 novembre 1832, sous un arbre devenu symbole, que les tribus de l’Ouest algérien prêtèrent allégeance à un jeune homme de vingt-quatre ans, jetant les fondements d’un État face au rouleau compresseur de la colonisation française. Ce soir de lundi, la bibliothèque principale de lecture publique « Docteur Yahia Bouaziz » a renoué avec cet héritage en organisant une conférence intitulée « L’Émir Abdelkader Al-Jazairi… des pages éternelles de l’Histoire de l’Algérie ».
Enseignants, chercheurs d’universités algériennes, écrivains et poètes de la wilaya : la salle affichait complet. Une exposition d’ouvrages rares consacrés au parcours de l’Émir complétait l’événement, transformant la bibliothèque en véritable espace de mémoire vivante.
Un État avant l’État : la vision politique d’Abdelkader
Ce qui fascine les historiens dans la trajectoire d’Abdelkader, c’est moins la résistance armée — pourtant spectaculaire — que la construction institutionnelle qui l’accompagnait. L’enseignant Ouadden Boughefala, de l’Université Ibn Khaldoun de Tiaret, a détaillé avec précision l’architecture de cet État-nation embryonnaire : des départements spécialisés gérant les affaires militaires, financières, diplomatiques et administratives, une monnaie frappée, un drapeau, un sceau officiel, et surtout un Majlis Echoura, conseil consultatif chargé d’examiner les questions d’intérêt général.
« Cette structure reflétait une vision ambitieuse de construction nationale, alliant authenticité islamique et gouvernance rationnelle, près d’un siècle avant d’autres expériences étatiques arabes modernes », a souligné le chercheur. Une observation qui mérite d’être mesurée à sa juste valeur : en 1832, pendant que l’Europe débattait encore de ses propres constitutions, un chef de tribu algérien posait les jalons d’un État de droit en territoire occupé.
La grande habileté de l’Émir résidait dans sa capacité à fédérer des tribus aux intérêts divergents, à institutionnaliser le pouvoir sans l’imposer par la force, et à maintenir une résistance organisée sur plusieurs fronts simultanés. Une leçon de gouvernance dont la modernité reste frappante.
Genève, 1860, et les fondements oubliés du droit humanitaire
Le second axe de la conférence a peut-être été le plus saisissant. L’enseignant Berchane Mohamed, de l’Université Ahmed Salhi de Naâma, a mis en lumière une dimension moins connue du grand public : le rôle précurseur d’Abdelkader dans la codification du droit international humanitaire.
Bien avant la première Convention de Genève de 1864, l’Émir avait instauré des règles strictes pour le traitement des prisonniers de guerre français : conditions sanitaires garanties, interdiction formelle de la maltraitance, suivi personnel de leur bien-être. Des principes qu’il appliquait avec une constance qui forçait l’admiration, y compris chez ses adversaires.
Mais c’est peut-être à Damas, en 1860, que son humanisme atteignit sa dimension la plus universelle. Lors des massacres intercommunautaires qui ensanglantèrent la ville, l’Émir prit personnellement en charge la protection de milliers de chrétiens, au péril de sa propre sécurité, bravant les passions religieuses déchaînées. Un acte qui lui valut la reconnaissance internationale et plusieurs distinctions de gouvernements européens.
Cette histoire n’est pas anecdotique : le buste d’Abdelkader trône aujourd’hui au siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève, aux côtés de celui d’Henry Dunant, fondateur de l’institution. Une reconnaissance symbolique mais hautement significative d’un précurseur que l’histoire officielle a parfois relégué au second plan.
De Mascara à Damas : le destin d’un exilé universel
Né en 1808 à Guetna, près de Mascara, Abdelkader Al-Jazairi mourut en 1883 à Damas, où il s’était établi après sa reddition en 1847 et ses années de captivité en France. Cet exil géographique ne fut jamais un exil intellectuel ni moral. À Damas, il continua d’écrire, d’enseigner, de rayonner — figure de sagesse pour les communautés les plus diverses, interlocuteur respecté des chancelleries européennes, penseur dont l’œuvre mystique et philosophique reste étudiée dans les universités du monde arabe.
Son parcours illustre une trajectoire rare dans l’histoire : celle d’un homme qui fut successivement guerrier, législateur, diplomate, philosophe et défenseur des droits humains — sans jamais se trahir lui-même.
Les institutions culturelles, gardiennes de la mémoire nationale
Au-delà de l’hommage rendu à une figure historique, cette conférence dit quelque chose d’important sur le rôle des bibliothèques et des institutions culturelles dans la société algérienne contemporaine. En choisissant de commémorer le 143e anniversaire de la mort de l’Émir par une rencontre scientifique pluridisciplinaire, la bibliothèque « Docteur Yahia Bouaziz » affirme que la mémoire collective ne se décrète pas : elle se travaille, se questionne, se transmet.
Dans un contexte régional où les récits identitaires sont souvent instrumentalisés, l’approche académique et ouverte adoptée à Mascara offre un modèle de transmission historique salutaire — celui qui préfère la nuance à la célébration mécanique, et l’analyse à l’hagiographie.
Un héritage qui appartient à l’humanité entière
L’Émir Abdelkader n’est pas seulement une fierté algérienne. Il est, au sens plein du terme, un patrimoine de l’humanité. Sa vie incarne la possibilité de concilier la résistance légitime et la dignité morale, la défense d’une cause nationale et l’ouverture à l’universel. À une époque où les crises géopolitiques remettent en question les acquis du droit international humanitaire, rappeler que ses fondements intellectuels plongent aussi dans l’expérience algérienne du XIXe siècle n’est pas un exercice nostalgique. C’est une contribution au débat mondial.
Mascara, ville-mémoire, a une fois de plus rempli sa mission.