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Ahmed Réda Houhou : Le père oublié du roman algérien en langue arabe

Il est des destins qui se lisent comme une métaphore de l’Histoire. Celui d’Ahmed Réda Houhou est de ceux-là. Enfant du Sud algérien, exilé en Arabie saoudite par la force des circonstances, revenu au pays après le traumatisme du 8 mai 1945, il a construit en moins de vingt ans une œuvre littéraire et journalistique d’une densité remarquable — avant d’être arraché à la vie par les hommes de la Main rouge, organisation clandestine parapolicière au service des services spéciaux français.

Sa mort, à 45 ans, n’a pas seulement tué un homme. Elle a interrompu le déploiement d’une intelligence rare, capable de tenir ensemble la tradition classique arabe, la modernité romanesque et la subversion politique. Comprendre Houhou, c’est comprendre que la révolution algérienne ne s’est pas faite uniquement dans les djebels et les maquis : elle s’est aussi jouée dans les colonnes des journaux, sur les planches des théâtres populaires et dans les pages des premiers romans arabes du Maghreb.

Des Ziban à La Mecque : la double formation d’un esprit libre

Sidi Okba, 1910 : entre école coranique et certificat d’études

            Ahmed Réda Houhou naît le 15 décembre 1910 à Sidi Okba, aux abords de Biskra, dans le berceau des Ziban. Sa famille, aisée et attachée au savoir, lui offre ce que beaucoup de ses contemporains n’auront jamais : une double formation culturelle. D’abord l’école coranique, où il s’imprègne de la langue arabe classique et des sciences religieuses ; ensuite l’école française de Skikda, où il décroche un certificat d’études primaires, sésame qui lui ouvrira les portes de l’administration coloniale des Postes.

Cette dualité fondatrice — langue arabe et langue française, tradition islamique et modernité administrative — forge chez Houhou une conscience hybride et critique que ni le conservatisme des zaouïas ni l’assimilationnisme républicain ne sauront capturer. Il devient, dès ses années de formation, un passeur entre deux mondes que l’Algérie de l’entre-deux-guerres appelait en silence.

L’exil saoudien (1934-1945) : une forge intellectuelle au cœur du monde arabe

            En 1934, un conflit familial avec le bachaga de la région contraint les Houhou à l’exil. Ils s’installent en Arabie saoudite, d’abord à Médine, puis à La Mecque. Pour Ahmed Réda, cet exil est une révélation. Loin d’être une parenthèse douloureuse, il constitue une période de maturation intellectuelle intense : à l’École des sciences légales de Médine, il approfondit sa formation, enseigne, et commence à collaborer à des journaux locaux. Il y rédige articles littéraires, essais comparatifs sur les littératures arabe et française, et des nouvelles qui renouvellent le genre narratif arabe.

Sa plume gagne rapidement en acuité. En 1940, depuis La Mecque où il occupe un poste aux PTT — retour paradoxal à sa première vocation d’employé des Postes, mais dans un cadre sacré —, il publie un article qui fera date : « La littérature arabe va-t-elle à l’extinction ? », texte de combat qui interroge la décadence des lettres arabes et appelle à une renaissance narrative. La presse arabe lui décerne alors un surnom éloquent : « le pionnier du récit en Arabie ».

Mais c’est une information venue d’Algérie qui décidera de son retour. Le 8 mai 1945, à Sétif, Guelma et Kherrata, des milliers d’Algériens sont massacrés par la répression coloniale française. Pour Houhou, c’en est fini de l’équivoque : la place d’un intellectuel algérien est en Algérie.

Constantine, laboratoire d’une modernité littéraire arabe

Un roman, un seuil : Maa himar Tewfiq El Hakim (1947)

            De retour en Algérie, Houhou s’établit à Constantine, que ses habitants surnomment « la ville des ponts suspendus ». C’est le cheikh El-Ibrahimi, figure tutélaire de l’Association des oulémas musulmans algériens, qui le convainc de rejoindre le mouvement réformiste. Houhou dirige une école primaire d’éducation religieuse, mais c’est dans la littérature qu’il accomplit son geste le plus décisif.

En 1947, il publie Maa himar Tewfiq El Hakim — littéralement Avec l’âne de Tewfiq El Hakim —, unanimement reconnu comme le premier roman algérien écrit en langue arabe. Le titre, en apparence modeste, contient un programme. En se plaçant sous l’ombre ironique du grand dramaturge égyptien, Houhou revendique sa dette envers la modernité arabe tout en affirmant sa liberté d’invention. L’âne d’al-Hakim est un double philosophique, un miroir de l’âme ; celui de Houhou est un témoin social, une victime de l’absurde colonial et de la bureaucratie. La transposition est subversive et délibérément décalée.

Ce premier roman ouvre sur une série d’œuvres majeures : Ghadat oum el qora (La Belle de La Mecque), Sahibat el ouahy (La Femme inspirée, 1954) et Namadhidj bacharia (Spécimens humains, 1955), recueil de nouvelles où il brosse, à la manière d’Al-Jahiz revisité au XXe siècle, des portraits sans concession des types sociaux de son époque. Par ce travail, Houhou ouvre la voie à des générations entières de romanciers arabophones algériens : Tahar Ouettar, Abdelhamid Benhadouga et leurs successeurs lui doivent bien davantage qu’une simple filiation.

Le journalisme satirique : rire pour ne pas se taire

            À côté du roman, la presse est pour Houhou un atelier de combat. Il collabore activement à El Bassaïr, l’organe de l’Association des oulémas, puis fonde en 1949 Echou’la (La Torche), un journal où il tient une rubrique intitulée Les Clous — titre qui dit à lui seul la virulence du propos. À travers des articles ironiques et subversifs, il s’en prend aux archaïsmes sociaux, aux travers religieux, à la condition féminine et, surtout, à la présence coloniale.

Comme le relève la chercheuse Sakina Laâbed, cette satire était « la seule voie possible pour contourner la censure » de l’époque. Houhou comprend très tôt que dans un univers colonial où la parole frontale est exposée au silence forcé, l’ironie devient une tactique de survie intellectuelle. Son style synthétise la verve populaire héritée d’Al-Jahiz, la modernité égyptienne d’al-Hakim et l’urgence du combat nationaliste algérien. Là où d’autres pleuraient l’Algérie, Houhou choisissait de la faire rire de ses propres chaînes.

Comparé à ses contemporains algériens d’expression française — Mouloud Feraoun ou Mohammed Dib, dont le réalisme tragique traduit la souffrance coloniale avec une intensité saisissante —, Houhou opte pour une voie différente : le rire comme forme de résistance culturelle, pour un public arabophone que la littérature francophone ne touchait pas. Il ne minimise pas la souffrance ; il en déplace l’expression.

Le théâtre El Mazher : les classiques mis au service d’une scène algérienne

            En 1949, Houhou fonde à Constantine la troupe théâtrale El Mazher, véritable laboratoire culturel de l’époque. La démarche est révélatrice de sa philosophie : il ne traite pas les classiques européens comme des monuments intouchables réservés à une élite instruite. Il les adapte, les transpose, les réinvente dans un horizon arabe et maghrébin. Ruy Blas de Victor Hugo devient Anbaça. Topaze de Marcel Pagnol se transforme en Si Achour. Ces transpositions déplacent l’action dans un univers algérien, y injectent un imaginaire local, et rendent les ressorts dramatiques immédiatement intelligibles pour un public populaire. Sous la direction de Houhou, le théâtre devient une école du regard — un espace où l’on apprend à penser en algérien.

Houhou et ses pairs : une géographie littéraire comparée

La singularité de Houhou se mesure mieux encore en regard de ses contemporains. Sa filiation avec Tawfiq al-Hakim est réelle, mais elle ne doit pas masquer l’originalité de sa transposition algérienne. L’âne de l’Égyptien est un double philosophique, un miroir de l’âme ; celui de l’Algérien est un témoin social, une victime de l’absurde colonial et de la bureaucratie. L’un explore l’absurde existentiel avec une portée universelle et esthétique ; l’autre dénonce l’injustice coloniale avec une urgence locale et politique.

Plus profondément, Houhou puise dans le patrimoine classique arabe — notamment chez Al-Jahiz, maître du Livre des Avares — pour réintroduire la langue du quotidien dans la littérature savante et briser les barrières entre l’arabe classique et les préoccupations populaires. Sur la question des femmes, enfin, il se montre d’une modernité saisissante : là où beaucoup d’auteurs de son temps traitent l’émancipation féminine avec un paternalisme romantique, Houhou utilise la satire pour fustiger les archaïsmes masculins, faisant de son ironie un levier de transformation sociale.

Le 29 mars 1956 : quand la Main rouge tue une conscience

            Lorsque la Révolution éclate le 1er novembre 1954, Houhou est déjà un homme engagé, une cible évidente pour les services spéciaux français. Sa plume, ses journaux, sa troupe de théâtre et son influence sur les jeunes intellectuels constantinois font de lui une figure que le colonialisme ne peut tolérer. Au début de 1956, il est arrêté et torturé par les militaires français. Relâché, affaibli mais non brisé, il reprend son activité.

Le 29 mars 1956, lors de la grande rafle meurtrière de Constantine, il est enlevé une seconde fois — cette fois par les hommes de la Main rouge, organisation clandestine parapolicière qui s’était spécialisée dans l’élimination des militants nationalistes et des intellectuels influents. Son corps, criblé de balles, est retrouvé peu après dans les rues de Constantine. Il avait 45 ans. Son enterrement se déroule dans une atmosphère de terreur ; toute forme d’hommage public est interdite par l’occupant.

En assassinant Houhou, la Main rouge ne visait pas seulement un homme. Elle tentait d’assassiner une méthode, une preuve vivante que la langue arabe pouvait être moderne, critique et libre. Ce calcul-là, heureusement, a échoué.

Un héritage entre oubli institutionnel et redécouverte nécessaire

            Après l’indépendance, le nom d’Ahmed Réda Houhou s’est progressivement trouvé éclipsé par d’autres figures de la résistance culturelle — Kateb Yacine, Mouloud Féraoun, Mohammed Dib —, qui écrivaient en français et bénéficiaient d’une visibilité éditoriale bien plus large dans les circuits internationaux. L’oubli s’est installé, insidieux, sur fond d’un paradoxe algérien profond : un pays qui fait de ses martyrs des symboles officiels peine à conserver vivante la mémoire de ceux qui ont combattu avec la satire et le roman autant qu’avec le fusil.

Des initiatives récentes tentent de réparer cette injustice mémorielle : colloques internationaux à Constantine, séminaires à l’Université des Frères Mentouri, rééditions partielles de ses œuvres, et la création du Prix Ahmed Réda Houhou de la nouvelle. Ce n’est pas suffisant — mais c’est un commencement.

Lire Houhou, c’est comprendre l’Algérie

            Relire Ahmed Réda Houhou aujourd’hui, c’est accepter de déplacer le regard porté sur la modernité littéraire algérienne. Les étiquettes « premier romancier en langue arabe » ou « martyr de la Révolution » sont justes, mais insuffisantes. Elles ne disent pas la densité de son écriture, ni l’intelligence de son usage des formes, ni la hardiesse d’une pensée qui n’a jamais dissocié l’exigence esthétique de l’urgence historique.

Houhou est un passeur. Il relie le réformisme religieux, la critique sociale, le journalisme satirique, l’adaptation théâtrale et le roman moderne. Il fait tenir ensemble des registres que l’on sépare trop souvent. Sa force réside précisément dans cette composition singulière : il incarne une Algérie qui pense, qui lit, qui traduit, qui rit et qui résiste.

Dans un pays qui continue d’interroger son rapport à sa langue et à son passé, la redécouverte de cet intellectuel total s’impose comme une nécessité mémorielle autant qu’artistique. Houhou n’a pas seulement écrit la première page du roman algérien moderne. Il l’a écrite avec son sang — et c’est précisément pourquoi elle mérite d’être relue, enseignée, et transmise aux générations qui viennent.

La littérature n’est pas l’évasion du monde. Elle en est la reprise critique. Ahmed Réda Houhou l’a démontré avec une rigueur absolue — jusqu’à en mourir.

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