Sidi Bel-Abbès, Avant 1849 : ce que la pierre et le poème gardent en mémoire
À la Maison de la culture Kateb Yacine, un soir de Ramadhan, Ouired Abbas rend visage et voix aux figures effacées de Sidi Bel-Abbès. Compte rendu.
Un soir de Ramadhan, dans la salle de la Maison de la culture Kateb Yacine, le public s’est installé en silence — presque comme pour un office. Devant lui, debout : Ouired Abbas. Ni universitaire de métier, ni archiviste d’État. Un homme qui a décidé, un jour, que les figures effacées de Sidi Bel-Abbès méritaient mieux que l’oubli — et qui est venu le dire, ce soir-là, devant ceux qui leur sont redevables.
I. L’historien du quotidien face à ses concitoyens
Ouired Abbas est monté à la tribune avec la conviction tranquille de celui qui sait de quoi il parle — et qui n’a pas besoin de la démontrer. Ce Bel-Abbésien de cœur et de plume, dont les travaux de recherche et les contributions numériques sur l’histoire régionale ont depuis longtemps fait référence, était exactement à sa place : dans la ville dont il raconte l’histoire, devant les gens qui en sont les descendants.
Dès ses premières phrases, il a clairement positionné son intervention dans le registre de la micro-histoire – cette discipline historique qui, à rebours des grands récits nationaux ou des chroniques officielles, s’attache au parcours des hommes ordinaires et extraordinaires, aux traces laissées dans les lieux, les monuments, les archives et les mémoires familiales. Une approche, a-t-il précisé, que le département d’histoire de l’université de Sidi Bel-Abbès a également faite sienne, signe d’un mouvement de fond dans la manière d’écrire l’histoire locale.
Mais là où l’universitaire s’adresse à ses pairs, Ouired Abbas choisit le grand public, la salle de conférence, l’échange direct. Un tel choix traduit une conviction profonde : la mémoire d’une ville appartient à ses habitants avant de figurer dans les revues spécialisées. C’est cette conviction-là qui a donné à la soirée sa chaleur particulière.
« L’histoire d’une ville ne commence pas avec sa seule fondation administrative. Elle commence bien avant, avec les hommes qui lui ont donné son nom, ses croyances, ses rêves. »
II. Sidi Bel-Abbès Bouzidi : le saint fondateur
Le premier grand moment de la conférence fut consacré à la figure tutélaire de la ville : Sidi Bel-Abbès Bouzidi, saint personnage décédé aux alentours de 1780, dont le mausolée et le cimetière qui lui sont associés ont constitué, bien avant la formalisation coloniale, un puissant point d’ancrage spirituel et symbolique pour les populations locales.
La thèse défendue par le conférencier est forte et documentée : Sidi Bel-Abbès n’a pas surgi du néant le 5 janvier 1849, date de sa fondation officielle dans la chronologie coloniale. Le lieu existait, il pulsait bien avant cette date, dans la conscience collective d’une population qui avait fait du tombeau du saint un repère identitaire et un centre de gravité sociale. La preuve la plus éloquente de cette antériorité ? Le nom même de la ville, qui perpétue celui du saint, quand tant d’autres villes coloniales ont vu leurs noms d’origine effacés ou francisés.
Cette lecture converge avec plusieurs synthèses historiques extérieures – notamment celles émanant d’encyclopédies de référence – qui confirment l’existence d’un peuplement et d’une vie rituelle sur le site bien avant l’arrivée des bataillons de la Légion étrangère. En restituant cette antériorité, Ouired Abbas ne fait pas seulement œuvre d’historien : il accomplit un acte de justice symbolique envers une communauté dont la présence sur sa propre terre a trop longtemps été présentée comme secondaire ou dérivée.
Il a ainsi dressé l’image saisissante d’une ville à deux récits superposés : celui, visible et soigneusement documenté, de l’administration coloniale et de son quadrillage militaire ; et celui, plus discret mais non moins réel, d’une mémoire indigène enracinée dans les lieux saints, les pratiques sociales et les continuités culturelles que rien n’a jamais pu entièrement effacer.
III. Mostefa Ben Brahim, le poète-juge
Le second pivot de la conférence fut l’évocation de Mostefa Ben Brahim (1800-1867), figure d’une richesse exceptionnelle, trop peu connue du grand public, et dont Ouired Abbas a brossé un portrait saisissant, à la croisée de la littérature, du droit et de l’engagement civique.
Poète majeur du melhoun – cette poésie populaire arabe de l’Ouest algérien, chantée, accompagnée, transmise de génération en génération – Ben Brahim a signé ses œuvres sous le nom de plume « Safa », qui évoque la pureté et la transparence. Mais l’homme ne fut pas seulement un artiste : il exerça des fonctions juridiques en lien avec la justice locale, siégea au conseil municipal en 1856, et incarna, à sa manière discrète et déterminée, la résistance culturelle d’une élite musulmane refusant de se laisser réduire au silence.
Ce qui fascine dans le portrait brossé par le conférencier, c’est la densité d’une existence menée dans un contexte colonial de plus en plus contraignant. Ben Brahim est l’homme qui, face au rouleau compresseur de l’acculturation, choisit d’inscrire dans les mots, dans les rythmes et dans les maqamat de la poésie arabe, la permanence d’une identité que rien ne peut dissoudre. Des travaux universitaires et des articles de presse algériens ont depuis longtemps reconnu son importance dans le patrimoine culturel national et en font l’une des grandes voix de la poésie populaire de l’Algérie occidentale.
« Ben Brahim n’est pas seulement un poète. Il est le témoin vivant d’une ville qui refuse de perdre la mémoire de ce qu’elle fut. »
Pour Ouired Abbas, mettre Ben Brahim au cœur de sa conférence relève d’un choix éditorial délibéré : montrer que la vie intellectuelle, religieuse et civique d’une ville peut se cristalliser dans le parcours d’un seul homme, et que cet homme peut nous dire, à lui seul, davantage sur l’histoire sociale d’une époque que bien des registres administratifs.
IV. Mosquée, muftiat, écoles – les institutions d’une société qui résiste
La troisième séquence de la conférence s’est intéressée à des faits historiques moins spectaculaires en apparence, mais révélateurs d’une résilience profonde : la nomination du premier mufti de Sidi Bel-Abbès en 1891 ; le projet de construction de la grande mosquée du quartier de Graba ; la création, en 1895, de plusieurs écoles musulmanes destinées à former imams, cadis et auxiliaires de la justice religieuse.
Ces éléments – même lorsque certains méritent encore un travail archivistique approfondi pour en préciser les contours exacts – composent ensemble un tableau cohérent et bouleversant : celui d’une société civile musulmane qui, sous la domination coloniale, n’a pas renoncé à ses structures, à ses références et à ses formes propres d’organisation sociale et spirituelle.
Elle a négocié, parfois transigé, souvent résisté de l’intérieur, maintenant vivants des espaces de transmission du savoir religieux et juridique qui allaient constituer, des décennies plus tard, l’un des fondements de la conscience nationale. La nomination d’un mufti n’est pas un simple fait administratif : c’est l’affirmation, sous les yeux du pouvoir colonial, d’une autorité religieuse locale ancrée dans la communauté.
En déroulant ce fil historique trop souvent négligé, Ouired Abbas a rendu à la société civile locale la complexité et la dignité que les récits simplificateurs lui dénient.
V. Une conférence contre l’amnésie collective
La force de cette soirée tenait moins à l’érudition – pourtant réelle et sensible – du conférencier qu’à la question de fond qu’il a posée avec une clarté désarmante : qui écrit l’histoire d’une ville, et à partir de quels repères ?
En ancrant son propos dans les figures locales, les lieux saints et les institutions musulmanes, Ouired Abbas s’est placé délibérément à contre-courant d’une lecture réductrice qui voudrait que l’histoire de Sidi Bel-Abbès se confonde avec celle de la Légion étrangère, des batailles napoléoniennes et des noms de généraux gravés sur des plaques de rue. Cette histoire-là existe, certes. Mais elle n’est pas l’histoire de la ville – elle en est tout au plus un épisode.
La vraie histoire – celle que la conférence a cherché à ressaisir – est plus longue, plus complexe, plus humaine. Elle commence avant 1849, elle s’écrit à travers des poèmes chantés dans les souks, des prières murmurées sur des tombeaux, des enfants envoyés à l’école coranique malgré l’adversité, et des citoyens siégeant dans des conseils municipaux au nom d’une communauté qui refuse de disparaître.
« Une ville vit aussi par les hommes qui l’ont nommée, pensée, habitée et défendue dans la durée. »
VI. Un chercheur ancré dans son territoire
Web éditorial manager, chercheur indépendant, chroniqueur du patrimoine, valorisateur d’archives et passeur de mémoire : Ouired Abbas est l’une des figures les plus singulières et les plus nécessaires de la vie culturelle bél-abbésienne — précisément parce qu’il n’a demandé de titre à personne pour exercer ce rôle.
Ces outils numériques, il les a mis au service d’une mission de diffusion et de valorisation : faire circuler ce qui dort dans les archives, redonner corps aux figures effacées, maintenir vivant ce qui n’a jamais eu de plaque. Il incarne ainsi une forme d’engagement à la croisée de l’historiographie, de la médiation patrimoniale et du journalisme de mémoire.
Le travail d’Ouired Abbas constitue un acte civique autant qu’intellectuel. Il dit, sans détour, que la transmission de la mémoire locale ne peut pas être entièrement déléguée aux institutions — elle doit aussi passer par des individus passionnés, enracinés, obstinément attachés à restituer aux citoyens ce qui leur appartient de droit.
Sidi Bel-Abbès mérite ce genre de miroir. Et ses habitants méritent des passeurs de mémoire comme Ouired Abbas. Dehors, la ville continuait de porter ses façades et ses mémoires officielles. Mais quelque chose avait basculé ce soir-là — quelque chose qui ne s’inscrit nulle part, sinon dans la mémoire de ceux qui avaient choisi d’être là.
