SOCIETE

Algérie 2026-2030 : un Plan national pour l’enfance officialisé, entre ambitions et défis structurels

Une annonce depuis la Cour de Saïda : le signal politique

C’est depuis le siège de la Cour de justice de la wilaya de Saïda, lors d’une journée d’étude consacrée à la « protection et la promotion des droits de l’enfant », que Mme Chorfi a officialisé l’achèvement de l’élaboration du Plan d’action national pour l’enfance pour la période 2026-2030. Le choix de ce cadre institutionnel n’est pas anodin : en associant le monde judiciaire à cette annonce, l’Organe national de protection et de promotion de l’enfance (ONPPE) réaffirme la dimension juridictionnelle de la protection de l’enfant, au même titre que sa dimension sociale et sanitaire.

La responsable a qualifié ce plan de « feuille de route nationale » constituant « une étape importante dans le processus de soutien à l’enfance ». Sur le plan institutionnel, le document a été validé le 31 décembre dernier par une commission multisectorielle, avant d’être transmis au Premier ministre pour approbation officielle, selon les précisions apportées en marge d’une session de formation organisée par l’ONPPE à Alger pour le réseau des journalistes algériens amis de l’enfance.

L’annonce intervient dans un contexte de mobilisation politique soutenue : le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, a publiquement classé la protection de l’enfant parmi ses priorités nationales, une orientation que Mme Chorfi a régulièrement soulignée dans ses interventions publiques.

Un cadre juridique solide, terreau du nouveau plan

Pour comprendre la portée du plan 2026-2030, il est nécessaire de le replacer dans la trajectoire législative algérienne. Le socle institutionnel repose principalement sur la loi n° 15-12 du 15 juillet 2015 relative à la protection de l’enfant, texte fondateur qui a donné naissance à l’ONPPE lui-même. Cinq ans plus tard, la révision constitutionnelle de 2020 a constitutionnalisé le principe de « l’intérêt suprême de l’enfant », renforçant ainsi la valeur normative des droits de cette catégorie au plus haut niveau de la hiérarchie des normes.

Sur le plan international, l’Algérie a ratifié l’ensemble des conventions relatives à l’enfance, dont la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). Le nouveau plan s’aligne explicitement sur les Objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030, en particulier l’ODD 16 sur la paix, la justice et des institutions efficaces, et l’ODD 3 relatif à la santé.

L’élaboration du plan s’est également appuyée sur les recommandations des Assises nationales sur l’enfance de décembre 2022, tenues sous le thème « Réalité de l’enfance en Algérie : réalisations et enjeux ». Une commission dédiée, installée fin 2023 et regroupant des départements ministériels, des représentants des corps de sécurité, des experts et des associations, a piloté la rédaction du document sur plus de deux années de travail.

Les cinq axes stratégiques du quinquennat

Bien que le texte intégral du plan ne soit pas encore rendu public dans son entièreté, les visites de terrain effectuées par Mme Chorfi à Saïda et les déclarations recueillies par l’Agence de presse algérienne (APS) permettent d’identifier les grands axes programmatiques.

1. Prévention des fléaux sociaux et lutte contre la délinquance juvénile

La visite au centre spécialisé pour la protection des mineurs délinquants de Saïda a mis en lumière l’un des enjeux les plus sensibles du plan : la toxicomanie chez les jeunes. Mme Chorfi a appelé à intensifier les campagnes de sensibilisation et de prévention. À l’échelle nationale, l’ONPPE travaille en parallèle à un projet pilote de dépistage en milieu scolaire afin d’identifier les jeunes consommateurs de drogues et de leur apporter une prise en charge adaptée. L’Organe distingue conceptuellement « l’enfant en danger », menacé par son environnement, de « l’enfant dangereux » dont les comportements représentent un risque pour lui-même et pour autrui — une distinction qui guide l’orientation des réponses institutionnelles.

2. Éducation, culture et transformation numérique

La Déléguée a salué, lors de sa visite à la bibliothèque principale de lecture publique Nezzar Abdelkrim de Saïda, la transformation numérique en cours dans les établissements culturels. Elle a insisté sur la nécessité que ces espaces offrent aux enfants l’accès à des sources de savoir modernes, adaptées aux évolutions technologiques. La présence à l’école primaire Mouloud Feraoun, où des élèves ont présenté des activités culturelles et scientifiques, illustre l’importance accordée à l’éveil intellectuel dans la définition même de la protection de l’enfance.

Un partenariat stratégique avec le ministère de l’Éducation nationale est également en cours de formalisation, pour déployer à grande échelle la sensibilisation des élèves au numéro vert 11-11 dans les écoles publiques, privées et les structures de la petite enfance.

3. Santé maternelle, infantile et pédiatrique

La visite du service de maternité et d’enfance de la polyclinique du quartier 11 Décembre, puis du service de pédiatrie de l’établissement hospitalier Hamdane Bakhta, souligne que la santé reste un pilier fondamental du plan. L’amélioration de la prise en charge médicale, de la néonatologie jusqu’à l’adolescence, s’inscrit dans les indicateurs de suivi que l’Algérie soumet régulièrement au Comité des droits de l’enfant de l’ONU.

4. Inclusion des enfants à besoins spécifiques

L’inspection de classes intégrées destinées aux élèves en situation de handicap constitue un signal fort en faveur d’une inclusion scolaire réelle. Le plan national accorde, selon les déclarations de l’ONPPE, une attention particulière aux enfants à besoins spécifiques, reconnaissant que leur vulnérabilité les expose davantage aux risques de maltraitance et de marginalisation.

5. Protection numérique : la nouvelle frontière

L’un des apports les plus significatifs du plan 2026-2030 est la création d’une cellule nationale de veille cybersécuritaire, prévue par le décret exécutif n° 25-3909 portant organisation de l’ONPPE. Opérationnelle 24h/24 et 7j/7, cette structure vise à protéger les enfants des dangers de l’espace numérique : harcèlement en ligne, exploitation d’images personnelles sur les réseaux sociaux, manipulation par des prédateurs ou exposition à des contenus illicites. L’ONPPE estime que l’usage intensif des écrans depuis la pandémie de Covid-19 a considérablement aggravé ces risques.

Par ailleurs, un projet de charte déontologique de protection de l’enfant dans les médias est en cours d’élaboration, en partenariat avec le ministère de la Communication et l’UNICEF, dont la représentante en Algérie, Mme Katarina Johansson, a qualifié cette collaboration de « pilier stratégique » pour la protection de l’enfance.

Le numéro vert 11-11 : un instrument de signalement désormais éprouvé

Lancé en 2019, le numéro vert national 11-11 — gratuit et confidentiel — constitue l’un des outils opérationnels les plus visibles du dispositif algérien. L’équipe qui le supervise, composée de psychologues, de médecins, de sociologues et de juristes, bénéficie de formations continues pour détecter les signaux d’alerte. Une application mobile complémentaire, permettant l’envoi de photos, vidéos et signalements en temps réel, a été déployée pour renforcer la réactivité du système.

L’augmentation du nombre de signalements enregistrés ne traduit pas nécessairement une aggravation des violences, soulignent les responsables de l’ONPPE : elle reflète avant tout une plus grande liberté d’expression et une meilleure connaissance des recours disponibles par les enfants et leurs familles.

Une gouvernance multisectorielle : forces et limites

L’un des points forts revendiqués du plan réside dans son mode d’élaboration participatif. La commission en charge du document regroupait des représentants de ministères, des corps de sécurité, des instances nationales, des associations et des experts spécialisés. Cette approche reflète la conviction de l’ONPPE selon laquelle « il ne peut pas y avoir de promotion ni de protection sans l’intervention de tous les secteurs ».

La société civile occupe une place centrale dans ce dispositif. L’Organe s’appuie notamment sur un Réseau de journalistes algériens amis de l’enfance, créé en 2018, ainsi que sur une plateforme numérique permettant aux associations et organisations de diffuser leurs rapports de terrain.

La question de la mise en oeuvre effective reste, toutefois, l’épreuve décisive. Le précédent plan quinquennal n’ayant pas fait l’objet d’une évaluation publique détaillée, la disponibilité d’un système d’information consolidé — évoqué par Mme Chorfi et intégrant les données éducatives, sanitaires et de protection — sera déterminante pour mesurer les progrès à mi-parcours.

La wilaya de Saïda en vitrine : immersion sur le terrain

La visite de travail à Saïda a permis de mettre à l’épreuve, sur un territoire concret, les ambitions du plan national. Outre les structures déjà évoquées, la Déléguée s’est rendue au centre de l’enfance assistée du quartier Ennasr, destiné aux enfants privés de soutien familial. Ce type de structures constitue le premier filet de sécurité pour les enfants en situation de vulnérabilité extrême.

Le choix de la wilaya de Saïda s’inscrit dans une démarche volontaire de territorialisation du plan. L’ONPPE a engagé, dès 2024, des rencontres régionales pour recueillir les préoccupations locales, avec une première étape à Adrar. Cette méthode de consultation ascendante vise à éviter l’écueil d’un plan conçu exclusivement en circuit fermé à Alger.

REPÈRES · L’arsenal institutionnel algérien en matière d’enfance

  • Loi n° 15-12 du 15 juillet 2015 relative à la protection de l’enfant (texte fondateur)
  • Création de l’ONPPE (Organe national de protection et de promotion de l’enfance) en 2015
  • Constitution de 2020 : consécration du principe de l’intérêt suprême de l’enfant
  • Numéro vert national 11-11 (signalement, confidentiel, gratuit) — opérationnel depuis 2019
  • Assises nationales sur l’enfance — Alger, décembre 2022
  • Décret exécutif n° 25-3909 organisant la structure de l’ONPPE — cellule cybersécurité
  • Ratification de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) et des ODD 2030

Conclusion : un cap posé, l’exécution comme véritable test

L’adoption du Plan d’action national pour l’enfance 2026-2030 marque indéniablement une étape dans la politique algérienne de protection de l’enfant. La cohérence de son cadre juridique, la diversité des acteurs impliqués dans son élaboration et son ancrage dans les engagements internationaux constituent des atouts réels.

La véritable mesure de sa portée se révélera cependant à l’usage : dans la capacité des structures de wilaya à appliquer concrètement ses dispositions, dans la régularité et la transparence des évaluations de mi-parcours, et dans l’adéquation des ressources budgétaires allouées à ses ambitions. L’implication de l’UNICEF, qui travaille en partenariat avec l’ONPPE sur la formation des journalistes et les normes éthiques médiatiques, constitue un gage de suivi international.

À l’horizon 2030, l’Algérie se donne les outils pour que la protection de l’enfant cesse d’être un vœu pieux pour devenir un indicateur mesurable de développement humain.