CULTUREHistoire

SIDI BEL-ABBÉS : À la Croisée de la Mémoire et de l’Identité

Un colloque national de rupture pour décrypter les étages d’une mémoire trop longtemps enfouie

La Mékerra prend la parole

Il y a des lieux qui portent l’histoire dans leurs pierres. Sidi Bel Abbès en est l’archétype. Fondée en 1843 au bord de l’oued Mékerra, cette ville de l’ouest algérien a traversé deux siècles de tumulte — colonisation, résistance, indépendance, reconstruction — en accumulant des strates identitaires d’une richesse rare. Ce 30 avril 2026, à quelques heures seulement de la Fête du Travail, c’est un autre labeur qui s’est accompli ici : celui, patient et exigeant, de la recherche historique.

Le colloque national « A’lam wa Ma’alim de Sidi Bel Abbès et de l’Ouest Algérien » incarne une volonté politique et culturelle clairement assumée par la Direction de la Culture et des Arts, en partenariat avec le Laboratoire de recherches et d’études de la pensée islamique en Algérie de l’Université Djillali Liabès. Documenter, analyser, transmettre : trois verbes d’action pour un patrimoine qui, sans intervention académique soutenue, risquerait de se dissoudre dans les brumes du temps.

Quinze communications, trois sessions scientifiques, une dizaine d’institutions représentées. La première session présidée par le Professeur Medjaoud Mohamed, la deuxième par le Professeur Mohamed Mekahli, président du comité scientifique, et la troisième par le Professeur Karim Ould Ennebia, historien reconnu et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur Sidi Bel Abbès. Une géographie du savoir qui dit, à elle seule, l’ambition de la rencontre.

Cérémonie d’ouverture : le temps du recueillement et de l’engagement

La matinée a débuté entre 9h00 et 10h00 par les rites institutionnels qui donnent leur juste solennité à la recherche : récitation du Coran, entonné par une assistance recueillie, puis l’Hymne national, rappel que toute quête du passé s’inscrit dans un projet d’avenir.

Trois allocutions ont ensuite fixé le cap intellectuel et organisationnel de la journée. L’enseignant Mohamed Mekahli, au nom du Laboratoire de la pensée islamique, a souligné la dimension scientifique de l’événement. Mme Fatima Zohra Yousfi, directrice de la Maison de la Culture, en superviseure de l’ensemble du colloque, a rappelé le rôle irremplaçable de la culture institutionnelle dans la transmission du patrimoine. Enfin, le coordinateur scientifique Miloud Tizi a présenté la structure et les objectifs des travaux, posant les jalons d’une journée dense.

Première session : Éducation, Résistance et Territoire

La première session a posé les fondations épistémiques de la journée en croisant histoire de l’éducation, biographie militante, décryptage de l’espace urbain colonial et patrimoine poétique. Cinq communications pour cinq regards complémentaires sur une même réalité : la résistance culturelle d’une société face à la domination.

CommunicationIntervenantUniversité
Cheikh Bekhaled Benkabou et la fondation de la première école d’éducation à Sidi Bel Abbès (1918)Pr. Mohamed MekahliSidi Bel Abbès
Mohamed Amir Benaïssa (1926-1990) : du MTLD au commandement de la santé militairePr. Miloud TiziSidi Bel Abbès
Ingénierie des espaces religieux dans les centres coloniaux – étude des marqueurs identitaires à Sidi Bel AbbèsDr. Ben Aradj Omar & A. Khroua ToufikSidi Bel Abbès
La poésie bédouine (melhoun) dans le territoire de la MekerraChercheur indépendant Abbas OuerradSidi Bel Abbès
Le moudjahid Saïd Amara : un parcours au service du football algérienDr. Chebab AbdelkrimSaïda

1843–1918 : le long chemin vers la première école

L’enseignant-chercheur Mohamed Mekahli a ouvert les travaux avec une communication fondatrice : l’histoire du Cheikh Bekhaled Benkabou, fondateur en 1918 de la première école d’éducation et d’enseignement à Sidi Bel Abbès. Un événement qui prend toute sa dimension quand on sait que la ville existait depuis 75 ans — érigée non pour servir ses habitants algériens, mais pour asseoir la présence de la Légion étrangère dans une position stratégique entre Mascara, Tlemcen et les Hauts Plateaux. Fonder une école en 1918, c’était donc, pour un Algérien, un acte de résistance culturelle.

Mohamed Amir Benaïssa (1926–1990) : de la politique à la médecine de guerre

Le coordinateur scientifique Miloud Tizi a retracé le parcours singulier de Mohamed Amir Benaïssa (1926–1990), militant du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) reconverti en pilier de la santé militaire au sein des rangs de l’ALN. Sa trajectoire illustre une génération entière : celle des militants qui, formés dans les organisations nationalistes de l’avant-guerre, ont su convertir leur engagement civique en expertise technique au service de la Révolution. Une vie entière dédiée, de 1926 à sa disparition en 1990, à l’émancipation de son peuple.

L’architecture coloniale comme palimpseste de la domination

Le Dr Benaradj Omar et l’enseignant Khroua Toufik ont proposé une communication originale consacrée à l’ingénierie des espaces religieux dans les centres coloniaux, avec Sidi Bel Abbès comme cas d’étude. Le plan en damier structurait l’espace non seulement sur le plan fonctionnel, mais aussi symbolique : délimitant les espaces autorisés aux uns, interdits aux autres. Comment patrimonialiser ces espaces aujourd’hui, sans en effacer la dimension oppressive ni occulter la valeur mémorielle ? La question reste ouverte.

Le melhoun : la poésie comme territoire

Le chercheur indépendant Abbas Ouerrad a exploré la poésie bédouine — le melhoun — dans le territoire de la Mekerra. Cette forme d’expression orale, héritière d’une longue tradition arabo-andalouse, dit l’amour, la terre, l’exil, la résistance dans une langue qui n’a pas besoin de bibliothèques pour survivre, car elle vit dans la voix des anciens.

Le Dr Chbab Abdelkrim (Université de Saïda) a complété ce tableau avec une communication sur le moudjahid Saïd Amara et sa carrière au service du football algérien — rappelant que le sport, lui aussi, fut un terrain de résistance et de diplomatie identitaire.

Deuxième session : Personnalités, Arts et Combat Politique

La deuxième session, présidée par le Professeur Mohamed Mekahli, président du comité scientifique, a déplé un kalidoscope de figures et d’expressions qui composent le visage de la nation. De Paris à Sidi Bel Abbès, du maquis à la scène théâtrale, cinq communications pour cinq destins.

CommunicationIntervenantUniversité
Patrimoine d’Ahmed Ben Harath – d’Aïn Ba Daho  à Bel Abbès Pr. Karim Ould EnnebiaSidi Bel Abbès
Contributions de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens à la préservation de l’identité nationale à Sidi Bel AbbèsDr. Abdelhalim MerdjiM’Sila
La dimension militante et politique de Moulai Tahar : étude historiqueDr. Bekouche FafaSaïda
Kateb Yacine insuffle l’âme au théâtre bel-abéseniPr. Ibrahim LounissiSidi Bel Abbès
Figures de la poésie de résistance dans l’Ouest algérien : le Cheikh Abdelkader el-Wahrani en modèleDr. Belarbi AbdelkaderConstantine 3

Ahmed Ben Harath : l’itinéraire d’une conscience entre Paris et la Mékerra

L’enseignant Karim Ould Ennebia a mis en lumière le parcours d’Ahmed Ben Harath, figure dont la trajectoire — d’Aïn Bel Abbès aux cercles militants parisiens, retour vers la Mékerra — illustre la mondialisation précoce de la conscience nationaliste algérienne. La diaspora étudiante parisienne des années 1940–1950 fut, pour nombre de ces figures, à la fois un laboratoire idéologique et un observatoire lucide de la condition coloniale.

L’Association des Oulémas : gardienne de l’âme algérienne

Le Dr Abdelhalim Merdji (Université de M’Sila) a analysé les contributions de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens dans la préservation de la personnalité nationale dans la région de Sidi Bel Abbès. Fondée en 1931 par le Cheikh Abdelhamid Ben Badis, cette association mena dans tout l’ouest algérien une bataille culturelle et éducative silencieuse mais profondément efficace contre les tentatives d’assimilation coloniale.

Moulai Tahar : aux croisées du politique et du spirituel

Le Dr Bekouche Fafa (Université de Saïda) a proposé une étude historique de la personnalité de Moulai Tahar, figure à la croisée du combat politique et de l’autorité spirituelle. Ces profils hybrides — à la fois référents religieux et acteurs politiques — furent caractéristiques d’une époque où l’islam populaire et le nationalisme se renforçaient mutuellement.

Kateb Yacine sur les planches bel-abésiennes

L’enseignant Ibrahim Lounissi a brossé un tableau saisissant de la décennie belbabésienne de Kateb Yacine, la dernière et peut-être la plus intense de sa vie créatrice. C’est en effet à Sidi Bel Abbès, au sein du Théâtre Régional (TRBA), que Kateb dirigea sa légendaire troupe de l’Action Culturelle des Travailleurs (ACT), transformant la scène locale en laboratoire d’une révolution culturelle sans précédent dans l’Algérie des années 1980. Fidèle à l’ouvrage de référence « Nabi El Issiane » (Le Prophète de l’insoumission) de l’écrivain et journaliste Hmida Ayachi — l’un des plus proches compagnons du poète — Lounissi a rappelé comment Kateb avait troqué le confort des salons parisiens pour la rudesse et la ferveur du théâtre populaire, déambulant dans les rues de Bel Abbès, discutant avec les ouvriers et les étudiants, puisant dans la Darja et le berbère la matière première d’une parole restituée au peuple.

Au cœur de la communication figurait également la question de la langue comme champ de bataille. Le passage de Kateb du français à l’arabe dialectal et à l’amazigh n’était pas, comme certains voulurent le croire, un renoncement littéraire — mais une conquête politique et culturelle. En choisissant la voix et le geste sur l’écrit académique, Kateb incarnait ce que Hmida Ayachi nomme sa « solitude habitée » : celle d’un prophète qui pressent, avec une lucidité effrayante, les fractures qui allaient déchirer l’Algérie, et qui oppose à toutes les formes de dogmatisme l’arme absolue de l’insoumission créatrice.

Pour Lounissi, la conclusion s’impose d’elle-même : l’œuvre belbabésienne de Kateb Yacine constitue un patrimoine immatériel de premier rang pour la région. La Maison de la Culture qui porte son nom est bien plus qu’un bâtiment administratif — elle est le symbole vivant de la décennie où Sidi Bel Abbès est devenue, le temps d’une révolution théâtrale, le cœur battant de la modernité culturelle algérienne.

Abd el-Kader el-Wahrani : quand la poésie prend les armes

Le Dr Belarbi Abdelkader — également président du comité organisateur — a clos cette session par une réflexion sur les figures de la poésie de résistance dans l’Ouest algérien, prenant pour archétype le Cheikh Abd el-Kader el-Wahrani. Un rappel salutaire : la résistance ne fut pas seulement armée, elle fut aussi lyrique, métaphorique, inscrite dans la langue comme dans le fusil.

« Écrire l’histoire de Sidi Bel Abbès, ce n’est pas facile. Il y a aujourd’hui des mythes sur Sidi Bel Abbès repris malheureusement dans des sites officiels. Les Français voulaient faire admettre qu’il n’existait rien à leur arrivée. Pourtant, les Romains avaient bâti ici une cité, Ibn Khaldoun y faisait référence, la Mekerra était un territoire vivant. » — Karim Ould Ennebia, historien

Troisième session : Mémoire Locale, Patrimoine Oral et Sociologie du Territoire

La troisième session, présidée par le Professeur Karim Ould Ennebia, a transporté l’assistance vers les profondeurs du patrimoine immatériel. Car si les monuments de pierre témoignent d’une époque, c’est bien souvent la mémoire orale qui en conserve l’esprit.

CommunicationIntervenantUniversité
Cheikh Mesbah El-Ayachi : rôle réformiste et éducatif dans la localité d’Aïn Nekrouf (Tlemcen)Dr. Dahmani Omar Djamel  EddineAïn Témouchent
Le Za’im Belhadj Bouchaïb (1918-2012) : symbole dans le jihad, modèle dans la neutralitéP. Guenanech MohamedAïn Témouchent
Notables de Sidi Bel Abbès à travers la Rihla Habibiyya WahraniyyaDr. Boutchich AminaSidi Bel Abbès
Sociologie de la mémoire dans l’Ouest algérien : figures et monuments entre emploi historique et reconstruction identitaireDr. Turky AliouaSidi Bel Abbès
Le patrimoine immatériel : les contes populaires dans le patrimoine de la région de Sidi Bel Abbès et de l’Ouest algérienDr. Hamoui Nour El-HoudaSidi Bel Abbès

Cheikh Mesbah El-Ayachi d’Aïn Nkrouf (Tlemcen)

Le Dr Dahmani Omar Djamel Eddine (Université d’Aïn Témouchent) a mis en lumière la vie et l’héritage du Cheikh Mesbah El-Ayachi, personnage dont l’influence réformiste et pédagogique rayonna à partir de la commune d’Aïn Nekrouf (Tlemcen). Ces figures de l’islam populaire, trop souvent reléguées au second plan de l’historiographie officielle, furent en réalité des ciments essentiels de la cohésion sociale.

Belhadj Bouchaïb (1918–2012) : un siècle d’engagement et de sagesse

L’enseignant Guenanech Mohamed (Université d’Aïn Témouchent) a tracé le portrait de Belhadj Bouchaïb, intellectuel et figure publique né en 1918 et disparu en 2012 après près d’un siècle de vie consacrée à l’Algérie. Saluer en lui un « symbole dans le jihad et un modèle dans la neutralité », c’est rendre hommage à une génération qui sut porter les armes sans renoncer à la sagesse.

La Rihla Habibiyya Wahraniyya : quand un livre ressuscite une élite

La Dr Boutchich Amina (Université Djillali Liabès) a présenté une communication originale fondée sur un genre littéraire rare en Algérie : la rihla, ou récit de voyage. À travers la Rihla Habibiyya Wahraniyya, elle a retrouvé les noms et portraits de notables de Sidi Bel Abbès, inscrivant la ville dans un réseau de sociabilité intellectuelle qui témoigne d’une vie culturelle riche et structurée bien avant la colonisation.

Sociologie de la mémoire : quand les monuments interrogent l’identité

Le Dr Turky Alioua (Université Djillali Liabès) a posé une question fondamentale pour la recherche contemporaine : comment l’Algérie gère-t-elle sa mémoire figurative et monumentale dans l’ouest du pays ? Entre emploi historique des symboles et reconstruction identitaire active, le chercheur a proposé une grille de lecture sociologique qui invite à repenser la place du patrimoine dans le projet national.

Les contes de l’Ouest : quand la mémoire voyage de bouche en bouche

Le Dr Hamoui Nour El-Houda (Université Djillali Liabès) a offert une clôture aussi poétique que rigoureuse en analysant le patrimoine immatériel des contes populaires de la région. Ces récits — dits et redits de génération en génération dans les cours des maisons — constituent une matière vivante que nul musée ne peut remplacer. Ils nomment les peurs, les espoirs, les valeurs d’une société qui n’avait pas toujours accès à l’écrit, mais ne renonçait jamais à transmettre.

Analyse : Pourquoi ce colloque compte

Dans un pays qui fête cette année le 64e anniversaire de son indépendance, la question de la mémoire régionale prend une dimension particulière. L’Algérie officielle a trop souvent tendé à centraliser son récit national autour d’un nombre limité de figures et d’événements. Ce colloque s’inscrit en rupture avec cette logique : il affirme que l’histoire nationale se lit dans le détail des histoires locales.

La Mékerra n’est pas une région périphérique. Elle est un territoire habité depuis l’Antiquité romaine (Astacilys), mentionné vingt-quatre fois par Ibn Khaldoun, résistant face à la conquête française dès 1843. Lui rendre sa place dans le grand récit algérien n’est pas un acte de régionalisme. C’est un acte de justice historique.

La diversité des approches — architecture coloniale, biographies militantes, poésie orale, théâtre, sociologie de la mémoire, contes populaires — témoigne d’une maturité méthodologique réjouissante. La recherche algérienne sur le patrimoine local sait désormais croiser les disciplines et les regards.

En guise de conclusion : la Mékerra a besoin d’une bibliothèque

Les travaux présentés ce 30 avril méritent une audience bien plus large que la salle de conférences de la Maison de la Culture. La publication des actes du colloque, annoncée par les organisateurs, sera à cet égard une étape décisive : non pas un livre de plus dans un couloir de bibliothèque, mais un outil de référence pour les historiens, les enseignants et les simples curieux qui veulent comprendre d’où vient cette ville aux bords de la Mékerra.

Car c’est la vérité que ce colloque a rappelée avec éclat : Sidi Bel Abbès n’a pas été fondée en 1843 par des militaires français. Elle existait avant. Elle vivait avant. Elle pensait, chantait, priait, résistait avant. La Légion étrangère a planté ses drapeaux dans une terre déjà occupée par une civilisation millénaire. Il est temps, enfin, que cette vérité-là entre dans les manuels scolaires.

« L’histoire de l’Algérie se lit dans le détail de ses régions. Sidi Bel Abbès, de la poésie du melhoun aux champs de bataille de la santé militaire, a toujours été à l’avant-garde de la préservation de l’identité nationale. »

Par la Rédaction d’Elgharb.Info

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