SI ABDELKRIM
La dernière bataille d’un chef de la résistance algérienne
Il est mort armes à la main, un 26 avril 1962 — trente-huit jours après le cessez-le-feu censé mettre fin à la guerre d’Indépendance. Son nom : Bentayeb Mohamed. Son nom de guerre, celui que les anciens bel-abbésiens murmurent encore : Si Abdelkrim. Lieutenant de l’ALN, commandant de la Nahia 3 de la Wilaya V historique, organisateur d’un réseau clandestin au cœur d’une ville tenue par la Légion étrangère. Avec lui tombaient ce jour-là sept de ses compagnons. Leurs corps ne furent jamais retrouvés. Soixante-quatre ans après, la vérité complète sur leur mort n’a pas encore été dite.
UN MOIS D’APRÈS-GUERRE QUI TUAIT ENCORE
Il faut imaginer l’Oranie au printemps 1962. Un territoire suspendu entre deux états de fait contradictoires. D’un côté, le droit international : depuis le 19 mars, le cessez-le-feu des Accords d’Évian était officiellement en vigueur. De l’autre, la réalité du terrain — les armes qui ne se taisent pas par décret, les embuscades qui continuent, les hommes qui meurent.
Dans la région de Sidi Bel Abbès, la tension était d’une densité particulière. La ville était le fief historique de la Légion étrangère, dont les unités d’élite occupaient le sol algérien depuis des générations. L’Organisation Armée Secrète menait dans les villes de l’Ouest sa campagne terroriste de la dernière chance. Et les structures de l’ALN, en cours de réorganisation pour la transition vers l’indépendance, maintenaient une présence armée active.
C’est dans ce no man’s land entre la guerre et la paix que Si Abdelkrim continuait ses activités de commandant de zone. Il n’avait aucune raison de baisser la garde. Il l’a payé de sa vie.
L’ENFANT DES DOUARS : AUX ORIGINES D’UN COMBATTANT
Moulay Slissen, 1925 : une naissance dans l’Algérie coloniale
Bentayeb Mohamed naît en 1925 dans le douar Belkherradj, rattaché à la commune de Moulay Slissen, dans la région d’El Qitna — aujourd’hui wilaya de Sidi Bel Abbès. Il grandit dans ce monde rural algérien que la colonisation avait replié sur lui-même, coupé des centres de pouvoir, contraint à une survie discrète.
Sa formation passe par les kuttabs, ces petites écoles coraniques qui constituaient, sous l’administration française, le dernier espace d’une transmission culturelle que le système colonial cherchait à effacer. Il y acquiert les bases de la langue arabe, la discipline de la mémorisation, le sens de la communauté. Ce sont les fondations silencieuses d’un homme qui apprendra plus tard à se taire pour survivre.
Le refus et l’éveil
Avant l’heure de la lutte armée, Bentayeb Mohamed mène la vie ordinaire d’un homme de son milieu : berger, puis commerçant dans le négoce du bétail. Il fonde une famille, devient père de cinq filles. Mais un fait retient l’attention : il refuse de servir dans les formations militaires de l’administration coloniale. À une époque où ce refus exposait à des représailles économiques et administratives sérieuses, ce choix dit quelque chose d’une conscience politique déjà formée — discrète, mais résolue.
Quand le 1er novembre 1954 marque le déclenchement de la Révolution, il a vingt-neuf ans. Il attend. Observe. Trois ans s’écoulent. Puis, en 1957, il franchit le pas.
CINQ ANS DANS L’OMBRE : LE MAÎTRE DU RÉSEAU CLANDESTIN
Sidi Bel Abbès, 1957 : entrer en résistance dans la ville de la Légion
Rejoindre l’ALN à Sidi Bel Abbès en 1957, c’est choisir l’un des terrains les plus périlleux de toute la Révolution algérienne. La ville est une garnison. La Légion étrangère y a installé son quartier général mondial. Le 2e Bureau — renseignement militaire français — y est omniprésent. Les délateurs y sont nombreux. Et pourtant, c’est là que Bentayeb Mohamed s’engage, dans les rangs de la Nahia 3, sous le commandement de Djebour Djaloul, dit Si Abdelkader.
Il débute comme moussebil — agent de liaison entre les unités combattantes et le tissu civil de soutien. Une fonction en apparence subalterne, qui est en réalité la colonne vertébrale de toute organisation clandestine : c’est par lui que l’information circule, que le ravitaillement passe, que la confiance entre combattants et population se maintient.
« Cinq ans à opérer au cœur d’une ville de garnison, sans jamais être fixé par les services adverses. Une performance organisationnelle que l’histoire de la résistance urbaine algérienne n’a pas encore pleinement mesurée. »
L’architecte du réseau urbain
Rapidement, ses qualités dépassent le cadre de simple agent de liaison. On lui confie l’organisation clandestine du tissu urbain de la ville : création de centres d’hébergement pour les moudjahidine en transit, mise en place de caches d’armes et de documents, supervision de la collecte des contributions financières, organisation des filières d’approvisionnement en vivres et en médicaments.
Le témoignage de la moudjahida Dani El-Kebir Saadia — connue sous le pseudonyme de Thouriya Mahjouba, infirmière à l’hôpital de Sidi Bel Abbès — éclaire concrètement le fonctionnement de ce réseau : elle extrayait clandestinement des médicaments de l’établissement hospitalier pour les remettre à Si Abdelkrim, qui les acheminait ensuite vers les combattants des maquis environnants. Une chaîne humaine du soin, discrètement organisée au cœur du système adverse.
Il forme et commande également des afwadj fedayines — groupes de commandos urbains agissant par cellules organisées quartier par quartier. Son réseau s’étend sur un vaste territoire : Sidi Bel Abbès, Tessala, Tenira, El Amarna, Telagh, et les environs d’Aïn Témouchent. Pour traverser les zones de contrôle, les témoignages conservés par le Musée du Moudjahid de Sidi Bel Abbès font état d’une capacité remarquable à modifier son apparence — costume civil, djellaba, et parfois haïk féminin — selon les circonstances opérationnelles. Le 2e Bureau ne l’a jamais fixé.
COMMANDANT DE LA NAHIA 3 : UN CHEF RECONNU
La bataille de Djebel El-Hadid et la promotion au grade de lieutenant
C’est sur le terrain du combat qu’il obtient la reconnaissance de la hiérarchie militaire. La bataille de Djebel El-Hadid, dans la nahia d’El Kour, lui vaut le grade officiel de lieutenant de l’ALN — une promotion accordée au mérite, qui symbolise sa transformation d’organisateur civil en chef militaire à part entière dans la chaîne de commandement de la Zone 3, Wilaya V.
Décembre 1960 : la prise de commandement
Le 6 décembre 1960, l’assassinat de son supérieur, le commandant Djebour Djaloul dit Si Abdelkader, à Aïn El-Thrid, crée une vacance au sommet de la Nahia 3. C’est Bentayeb Mohamed — désormais Si Abdelkrim — qui lui succède. Il nomme deux secrétaires successifs : Baddad Yahia, dit Si Farid, mort au combat, puis Zouaoui Kaddour, dit Si Hafidh. Autour de lui se structure un réseau de militants dont les archives institutionnelles ont conservé les noms : Maghoufel Kaddour, Draâ Fatma, Hambli Mohamed, Kheira Ennabiya, Ben Hanifia Saïd, Kreibich El-Taïeb.
La dimension financière : un chef qui alimentait d’autres zones
Un aspect de son commandement mérite une attention particulière : la capacité financière de la Nahia 3 sous sa direction. Les archives de la Direction des Moudjahidine — confirmées par les publications institutionnelles de la Direction d’Aïn Témouchent — établissent que Si Abdelkrim générait des ressources d’une ampleur telle que d’autres zones opérationnelles sollicitaient son appui. Dans une révolution où la logistique conditionne l’issue des combats, cette dimension économique de la résistance était stratégiquement décisive.
Il rédigeait aussi des rapports détaillés transmis au commandement de la Wilaya V. Un cadre, au sens plein et exigeant du terme — pas seulement un combattant.
26 AVRIL 1962 : LE GUET-APENS DU DOUAR HENAÏCHA
La nuit du piège
Dans la nuit du 25 au 26 avril 1962, Si Abdelkrim et un groupe de moudjahidine se trouvent au douar El Henaïcha — parfois transcrit El Halaïcha —, dans la commune d’El Amarna, l’ancienne Cavaignac, à proximité de Sidi Bel Abbès. C’est là qu’ils sont encerclés. Le combat est violent, inégal. Si Abdelkrim résiste. Il tombe armes à la main — selon une formule qui revient invariablement dans tous les témoignages recueillis, comme si c’était là son vœu le plus profond, celui qui avait guidé chacun de ses cinq ans de clandestinité.
Avec lui disparaissent sept de ses compagnons d’armes, dont les noms ont été préservés par le Musée du Moudjahid de Sidi Bel Abbès : Maghoufel Abdelaziz, Si El-Medani, Si Abdelhamid, Si Allal, Si Chaâbane, Si Mesbah, Belhouch Mostefa.
Les corps qui n’existent plus
Ce soir-là, le moudjahid Hallouche Abdelkader et cinq compagnons retournent sur les lieux. Ils cherchent. Longtemps. Ils ne trouvent rien — sinon un fragment du turban de Si Abdelkrim dans la poussière du douar. C’est tout. Les corps ont disparu.
« Un fragment de tissu blanc dans la terre rouge. Le lieu de sépulture de Si Abdelkrim et de ses compagnons demeure inconnu, soixante-quatre ans après leur mort. »
Cette disparition des corps constitue peut-être le fait le plus troublant de toute cette histoire. Dans la symbolique algérienne du martyre, où le retour au sol natal revêt une importance profonde, ne pas savoir où reposent ces hommes est une blessure qui ne s’est pas refermée.
Ce que l’histoire n’a pas encore dit
Les sources officielles algériennes disponibles — archives de la Direction des Moudjahidine de Sidi Bel Abbès, Musée du Moudjahid — attestent le lieu, la date et les circonstances générales de la mort. Elles ne précisent pas formellement l’identité des auteurs du guet-apens. La thèse la plus fréquemment avancée est celle d’éléments de l’OAS, dont la campagne terroriste dans la région était documentée pour cette période. Mais aucun document officiel publié ne l’établit avec certitude.
À cela s’ajoute une discordance documentaire que l’honnêteté impose de signaler : certains documents anciens mentionnent le 21 avril 1962, et non le 26, comme date de la mort. L’écart de cinq jours n’a jamais été définitivement tranché dans les publications institutionnelles accessibles. La date du 26 avril est celle retenue par la mémoire officielle — et c’est à ce titre qu’elle est ici consacrée.
LA MÉMOIRE VIVANTE, LA VÉRITÉ EN SUSPENS
L’École des cadres : le plus durable des hommages
L’État algérien a répondu à la question du statut de Bentayeb Mohamed par l’acte institutionnel le plus durable qui soit : attribuer son nom à l’École des cadres d’infanterie de Sidi Bel Abbès, qui porte officiellement la dénomination « Martyr Bentayeb Mohamed Si Abdelkrim ». Dans la hiérarchie des reconnaissances nationales algériennes, donner le nom d’un martyr à un établissement militaire de formation, c’est l’inscrire pour toujours dans la mémoire des soldats futurs. Son statut de martyr de la Révolution est, sur ce plan, sans ambiguïté.
Chaque 26 avril à Sidi Bel Abbès
Depuis soixante-quatre ans, la Direction des Moudjahidine de la wilaya organise une cérémonie officielle. On y entend les témoignages des derniers survivants, on y prononce les noms des compagnons tombés. La Direction des Moudjahidine d’Aïn Témouchent y participe régulièrement — rappelant que l’action de Si Abdelkrim débordait les frontières de sa seule nahia. La mémoire est là, vivante, transmise. Mais elle porte aussi, en son centre, une lacune que les cérémonies ne comblent pas.
L’exigence de vérité : une attente légitime
Des membres de la famille de Si Abdelkrim ont exprimé, dans des cadres institutionnels, une attente de clarification complète sur les circonstances de sa mort. Cette position ne conteste pas son statut de martyr — elle réclame simplement la vérité entière. C’est une demande légitime, et elle reste, à ce jour, partiellement sans réponse.
Les archives militaires de l’ANP relatives à la Wilaya V, les fonds complets de la Direction des Moudjahidine qui n’ont pas encore été rendus accessibles à la recherche académique, les témoignages écrits des derniers survivants directs — tout ce corpus existe quelque part. Il contient probablement les réponses aux trois questions encore ouvertes : qui a tendu l’embuscade du 26 avril 1962, quelle est la date exacte des faits, et où reposent Si Abdelkrim et ses compagnons.
Tant que ces questions restent sans réponse définitive, l’histoire de Bentayeb Mohamed est une histoire inachevée. Le rendre à sa vérité complète — c’est aussi, d’une certaine façon, lui rendre son humanité.
CONCLUSION : HONORER UN HOMME, PAS SEULEMENT UN SYMBOLE
Bentayeb Mohamed dit Si Abdelkrim est mort à trente-sept ans, après cinq ans de combat clandestin dans l’une des zones les plus surveillées d’Algérie. Il a nourri les maquis, financé d’autres zones de résistance, formé des hommes, survécu à la traque. Et il est tombé dans les semaines qui auraient dû être les premières d’une paix longtemps attendue.
Son nom est gravé dans le marbre d’une école militaire. Ses compagnons sont nommés dans les archives d’un musée. Chaque année, une cérémonie rappelle leur sacrifice. Tout cela est juste. Tout cela est nécessaire.
Mais l’hommage le plus complet serait celui qui rende aussi compte des zones d’ombre, des questions sans réponse, des archives encore fermées. Parce que Si Abdelkrim n’était pas un symbole. C’était un homme — avec une trajectoire, des risques assumés, des compagnons tombés à ses côtés, et une mort dont les circonstances précises méritent encore d’être pleinement dites.
Ouvrir les archives, c’est aussi une forme de résistance — contre l’oubli, et contre la simplification qui finit par trahir ceux qu’elle prétend honorer.
SOURCES
Archives et publications commémoratives de la Direction des Moudjahidine — Wilaya de Sidi Bel Abbès. Fonds de témoignages oraux du Musée du Moudjahid de Sidi Bel Abbès, incluant les témoignages de Dani El-Kebir Saadia (Thouriya Mahjouba) et de Hallouche Abdelkader. Publications institutionnelles de la Direction des Moudjahidine d’Aïn Témouchent. Acte officiel de nomenclature de l’École des cadres d’infanterie de Sidi Bel Abbès. Ainad Tabet, Redouane — travaux académiques sur la Wilaya V et la région de l’Oranie pendant la Guerre de Libération Nationale. Accords d’Évian et déclaration de cessez-le-feu du 19 mars 1962 (archives officielles des États algérien et français).
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