CULTUREMUSIQUE

Souad Massi, prix du Meilleur Album Musiques du Monde 2026 : La voix que l’Algérie ne peut plus ignorer

Une victoire qui sonne comme une évidence

Mai 2026. La scène des Victoires du Jazz (Global Jazz Victories) consacre Zagate — le neuvième album studio de Souad Massi — Meilleur Album Musiques du Monde. Pour beaucoup, la récompense arrive avec vingt ans de retard. Pour elle, peut-être, elle arrive au bon moment.Zagate : le mot, tiré de l’argot algérien, signifie littéralement « ça se gâte », les choses empirent. Onze titres produits en grande partie au Royaume-Uni par Justin Adams — complice de Robert Plant, familier des sonorités sahariennes — qui naviguent entre folk-rock électrique, blues de rue parisienne, pulsations afrobeat et échos du désert. Un album de colère contenue, de douleur assumée et d’espoir têtu face aux guerres, au racisme, à la violence du monde.

La voix de Souad Massi y est ce qu’elle a toujours été : fine comme une lame, puissante comme une prière.

De Bab El Oued à la scène mondiale : itinéraire d’une survie

Née le 23 août 1972 dans le populaire quartier algérois de Bab El Oued, Souad Massi grandit dans une famille kabyle modeste de six enfants. Très tôt, deux univers sonores coexistent chez elle : le chaâbi des ruelles de la Casbah et la musique arabo-andalouse d’un côté ; le rock, le folk et la country venus d’Occident de l’autre. Un carrefour culturel rare qui façonnera une artiste inclassable.

À 17 ans, elle intègre le groupe flamenco Triana d’Alger, puis rejoint Atakor, formation de rock kabyle engagé nourrie de Led Zeppelin et d’U2. Sept années sur scène à chanter contre l’obscurantisme, en pleine décennie noire. Les menaces islamistes se précisent. Elle se coupe les cheveux, s’habille en homme pour monter sur scène. La survie a ce prix.

En 1999, après avoir frôlé le pire, elle quitte l’Algérie pour la France. Cet exil forcé, douloureux, sera aussi la matrice de tout ce qui suivra.

Paris, 1999 : le moment où tout bascule

Un concert au festival « Femmes d’Algérie » à Paris en janvier 1999. Une femme seule face à son public, une guitare acoustique, une voix nue. La salle comprend aussitôt qu’elle est en présence de quelque chose d’exceptionnel.

Island Records (Universal) signe Souad Massi dans l’année. En 2001, Raoui (« Le Conteur ») sort et s’impose comme une révélation : plus de 80 000 exemplaires vendus, une presse unanime, un public qui découvre qu’il est possible de faire voyager la tradition algérienne sans la trahir. Folk, rock et mémoire berbère y cohabitent avec une évidence déconcertante.

La discographie s’enrichit au fil des années — Deb (2003), Mesk Elil (2005, couronné aux Victoires de la Musique), Ô Houria (2010), El Mutakallimun (2015), Oumniya (2019), Sequana (2022) — et chaque album approfondit un peu plus la singularité d’une artiste qui chante en arabe dialectal algérien, en kabyle, en français, parfois en arabe classique, comme si les frontières linguistiques n’avaient jamais vraiment existé pour elle.

Le chaâbi, une cause personnelle

Au-delà de sa propre carrière, Souad Massi s’est imposée comme l’une des ambassadrices les plus actives du chaâbi, ce genre populaire urbain né à Alger dans les années 1930, héritier direct de la musique arabo-andalouse. Poésie chantée sur l’amour, la nostalgie et la vie quotidienne, portée par la mandole, la derbouka, le violon et le qanun, le chaâbi est la musique du peuple algérois : festive et mélancolique à la fois, profondément urbaine, profondément humaine.

Souad Massi en intègre les rythmes et les mélismes dans ses compositions sans jamais les folkloriser. Elle modernise sans dénaturer. Elle rend accessible sans appauvrir. C’est là l’un de ses tours de force les plus discrets et les plus décisifs : avoir su convaincre un public international de la richesse d’un patrimoine que même beaucoup d’Algériens sous-estiment.

Car le patrimoine musical algérien est d’une richesse vertigineuse — chaâbi, musique andalouse, kabyle, touareg, chaoui, raï — et Souad Massi en est peut-être, aujourd’hui, la gardienne la plus audible sur la scène mondiale.

Une voix pour les femmes, la mémoire, la liberté

Mère de deux filles (Inji et Amira), installée à Paris mais profondément attachée à l’Algérie, Souad Massi est aussi une artiste engagée qui n’a jamais fait de son engagement un étendard creux. Elle défend la cause des femmes, la liberté d’expression, la mémoire plurielle de son pays — berbère, arabe, méditerranéenne, africaine — sans grandiloquence ni posture.

Elle remplit des salles comme le Barbican de Londres. Elle inspire une génération entière d’artistes nord-africaines. Et avec Zagate, elle signe un album qui parle au monde d’aujourd’hui avec les outils d’une tradition millénaire.

Dans un monde où, effectivement, « ça se gâte », Souad Massi choisit de chanter la résilience. C’est un choix politique. C’est un choix artistique. C’est, avant tout, un choix humain.

Zagate : l’album de la maturité

Produit avec Justin Adams, Zagate est l’œuvre d’une artiste au sommet de son art. Les onze titres de l’album conjuguent la précision d’une guitariste accomplie, la profondeur d’une poétesse et la liberté d’une musicienne qui n’a plus rien à prouver — et qui, peut-être pour cette raison, va plus loin que jamais.

La tension entre la fragilité de la voix et la gravité des thèmes abordés — guerre, racisme, violence, espoir — crée une émotion rare, celle qui surgit quand la forme et le fond ne font plus qu’un.

La récompense des Victoires du Jazz 2026 en est la reconnaissance officielle. Mais Zagate existera bien au-delà des prix.

Une dette culturelle à honorer

Il reste une question en suspens, que beaucoup posent tout bas en Algérie : pourquoi le pays natal de Souad Massi tarde-t-il autant à la célébrer à la hauteur de ce qu’elle représente ?

L’histoire de sa vie — les menaces, l’exil forcé, le silence imposé — n’est pas étrangère à cette ambivalence. Mais l’œuvre, elle, est là. Vingt-cinq ans de création, une discographie majeure, des récompenses internationales, et une voix qui porte les couleurs de l’Algérie dans chaque salle de concert du monde.

Il est temps que ce retard soit comblé.