LYNDA CHOUITEN, PASSEUSE DE LANGUES ET BRISSEUSE DE SILENCES
Prix Assia Djebar, consécration américaine, traductions en kabyle, en arabe et en espagnol… À quarante-huit ans, l’auteure de Tizi-Ouzou est devenue l’une des voix majeures des lettres maghrébines. Un portrait de son écriture, au-delà des palmarès.
- Par Dr Zakura Argel
Un cheveu dans une soupe. Une couturière algérienne rêvant de Vienne. Des blattes qui dansent sur fond de Hirak. Lynda Chouiten n’écrit pas des romans ordinaires — elle construit des architectures qui dérangent. Depuis son premier roman paru en 2017, cette universitaire de Boumerdès, née en Kabylie, a imposé un style reconnaissable entre mille : drôle et grave, lyrique et incisif, enraciné dans l’Algérie profonde et ouvert sur le monde. Sa prose a traversé l’Atlantique. Il est temps d’en examiner les fondations.
De Tizi-Ouzou à Charlottesville : un itinéraire singulier
Lynda Chouiten naît en 1977 à Tizi-Ouzou, en Kabylie — une région qui a déjà donné à la littérature algérienne des voix essentielles, de Jean Amrouche à Assia Djebar. Elle poursuit un parcours académique exigeant qui la conduit jusqu’en Irlande : en 2012, elle y soutient une thèse à l’Université nationale de Galway, consacrée à Isabelle Eberhardt, la femme-légende qui traversa le Sahara et écrivit entre l’Europe et l’Afrique.
Ce choix de sujet annonce déjà ses grandes obsessions : l’altérité, la question du genre, la mémoire coloniale, la frontière comme espace d’écriture. De retour en Algérie, elle enseigne la littérature britannique et postcoloniale à l’Université de Boumerdès. Chercheure reconnue — une trentaine d’articles scientifiques, des ouvrages chez Lexington Books et Cambridge Scholars Publishing —, elle n’abandonne jamais pour autant la fiction. Cette double vie, entre la rigueur académique et la liberté du roman, est précisément ce qui donne à son œuvre une densité peu commune.
En 2025, les Presses Universitaires de Virginie publient A Waltz, la traduction anglaise de son roman Une Valse par Skyler Artes, dans la collection CARAF — réservée aux grandes voix de la littérature africaine et caribéenne. La critique internationale salue une prose à la fois lyrique et incisive. World Literature Today souligne son engagement avec l’histoire postcoloniale algérienne et sa capacité à mêler poésie et satire sociale.
Ce que les prix ne disent pas : entrer dans l’atelier de l’écriture
On célèbre Chouiten, on liste ses prix, on cite ses traductions. Ce qu’on fait peu, c’est analyser comment elle écrit. Or, c’est précisément là que réside l’essentiel. Cinq traits formels définissent une écriture immédiatement reconnaissable.
1. La phrase entre deux régimes : le coup de lame et la valse
La prose de Chouiten alterne entre deux vitesses opposées. D’un côté, des phrases courtes, nominales, sans atténuation — ce que l’on pourrait appeler la phrase-lame. Dans Le Roman des Pôv’Cheveux, la condition des marginaux s’exprime par blocs paratactiques qui imitent la brutalité du réel. On pense à Kateb Yacine, pour qui la phrase brève était déjà une forme d’urgence politique.
De l’autre côté, des phrases-valses : longues, subordinatives, portées par un lyrisme qui rappelle Assia Djebar dans ses moments les plus intimes. Dans Une Valse, la description des rêves de Vienne de Chahira s’étire en appositions et en incises, comme si la prose tournait elle-même sur trois temps avant d’atterrir. Le titre n’est pas une simple métaphore : il programme une forme. Ce balancement entre brusquerie et volupté est la signature rythmique la plus immédiate de Chouiten.
2. L’allégorie politique : Swift plutôt que Kafka
Le Roman des Pôv’Cheveux est souvent qualifié de « kafkaïen ». L’étiquette est commode, mais inexacte. Chez Kafka, la métamorphose reste mystérieuse, opaque à elle-même. Chez Chouiten, l’allégorie est lisible — volontairement lisible. Les Cheveux tombés disent clairement leur signification sociale. C’est plutôt du côté de l’apologue voltairien, de Swift et de Candide, qu’il faut chercher la parenté : la fable veut instruire autant que désorienter.
Le choix du cheveu comme symbole du marginal n’est pas anodin : dans les cultures maghrébines, la chevelure est un site lourd de sens — l’honneur ou la honte des femmes, le signe de la liberté confisquée, l’objet du voile imposé. L’absurde de la situation — un cheveu dans une soupe déclenchant une purge sociale — contient une vérité anthropologique sérieuse. Cette accessibilité est à la fois la force populaire de Chouiten et, selon certains critiques, sa limite : le symbole trop lisible peut réduire la complexité que la littérature est censée préserver.
3. La polyphonie intérieure : une architecture mentale
La dimension la plus originale de l’écriture de Chouiten est peut-être ce que son traducteur américain Skyler Artes a su nommer : la construction d' »une communauté dynamique au sein de l’espace mental de son héroïne ». Dans Une Valse, les voix que Chahira entend ne sont pas seulement le symptôme d’une pathologie — elles sont des instances narratives à part entière, qui interpellent, contredisent et ironisent sur le récit.
Cette polyphonie intérieure s’inscrit dans la tradition bakhtinienne du roman dialogique, mais avec une inflexion postcoloniale propre à Chouiten : les voix de Chahira parlent le djazaïri fédérateur, le français colonial, le silence contraint du corps féminin — et en contrepoint, le kabyle de sa mère, la poésie, le rêve. Langues de résistance que la domination n’a pas réussi à éteindre. La critique algérienne a trop souvent réduit la folie de Chahira à une métaphore sociale, oubliant qu’elle est d’abord un dispositif narratif.
4. L’espace comme texte : une géopoétique cohérente
Dans l’œuvre de Chouiten, les lieux ne sont pas des décors : ils sont des événements stylistiques. La progression d’Une Valse — d’El Moudja à Tizi N’Tlelli, puis à Vienne — ne suit pas la logique réaliste du voyage. Chaque espace génère une texture de prose distincte. El Moudja produit une écriture saccadée, hantée, marquée par la répétition obsessionnelle. Tizi N’Tlelli — dont le nom signifie « Col de la Liberté » — induit une ouverture syntaxique, un allégement de la phrase. Vienne, enfin, appelle le registre musical et la phrase-valse dans toute son amplitude.
Cette géopoétique rappelle Mohammed Dib, dont les paysages algériens dictaient leur rythme à la narration. Chouiten y ajoute une dimension transculturelle : l’espace européen n’est pas un espace d’émerveillement naïf, mais le lieu d’une confrontation, stylistiquement traduite par un lyrisme qui conserve toujours une légère dissonance.
5. Une bibliothèque multilingue en mouvement
Chouiten est une lectrice vorace, et ses textes s’en souviennent. Une Valse dialogue avec Nietzsche, avec la psychanalyse d’Ariane Bilheran, avec l’héritage d’Assia Djebar. Mais son intertextualité a une particularité : elle est multilingue. Les références en anglais (Virginia Woolf, l’expressionnisme irlandais), en français (Boudjedra, Djebar, Camus), en kabyle (proverbes et chants qui affleurent dans la langue de Chahira) coexistent sans hiérarchie.
Le français devient ainsi le métalangage d’une pensée qui n’est pas fondamentalement française. Comme Kateb Yacine avant elle, Chouiten fait du français une langue étrangère à elle-même, la contraignant à transporter des réalités pour lesquelles elle n’a pas été conçue. Cette tension est l’une des marques les plus subtiles — et les moins commentées — de son originalité.
Le Roman des Pôv’Cheveux (2017) : la satire au scalpel
En 2017, Chouiten surprend le milieu littéraire algérien avec un premier roman aux éditions El Kalima. Le point de départ est aussi simple que dévastateur : un cheveu tombe dans la soupe d’une élégante dame et déclenche le bannissement de tous les « Cheveux déchus » du restaurant chic où travaille leur propriétaire.
Derrière cette farce se cachent des portraits d’une précision sociale redoutable : Outoudert, jeune homme fouillant les poubelles ; Taous, contrainte au mariage et au voile ; Fouzia, mal-née qui triomphe par le cynisme ; Louisa, qui renonce à venger son ami assassiné. La satire est corrosive mais jamais gratuite. Elle interroge la mobilité sociale, la condition féminine, et une humanité oscillant entre espoir et désillusion.
En 2018, le roman est finaliste des prix Mohammed Dib et L’Escale d’Alger. En 2023, il est traduit en kabyle par Habib-Allah Mansouri sous le titre Ungal n Anad Amebun. Une traduction en arabe signée Latifa Maouche est annoncée pour 2025. Cette migration linguistique soulève une question que la critique n’a pas encore pleinement examinée : que devient la satire voltairienne lorsqu’elle migre du français vers le kabyle ? L’ironie sociale change-t-elle de texture ? La question reste ouverte.
Une Valse (2019) : la folie comme diagnostic social
Deux ans plus tard paraît Une Valse aux éditions Casbah. Chahira Lahab, couturière de quarante ans écrasée par la misogynie quotidienne, se qualifie pour la finale d’un concours international de stylisme à Vienne. Ce rêve autrichien lui permet de tenir tête à ses ennemis, réels ou imaginaires. Mais le roman ne se réduit pas à un récit d’émancipation : sa force tient à la façon dont Chouiten traite la psychose de son héroïne.
Une analyse psychocritique publiée en juin 2024 dans la revue Al-Mieyar de l’Université de Tissemsilt (Latachi et Moussedek, vol. 15, n°1) éclaire cette dimension. La folie de Chahira n’est pas une pathologie individuelle : c’est un miroir tendu à la misogynie structurelle. Chahira n’est pas née folle — elle a été fabriquée telle. Arrachée à l’école à la veille du baccalauréat pour devenir couturière, victime de violences sexuelles qu’elle a tues par honte, elle construit un monde intérieur peuplé de voix pour colmater sa souffrance.
L’Olanzapine prescrite par son psychiatre ne la guérit pas — elle la transforme en zombie. La véritable thérapie, dans le roman, c’est la poésie. C’est l’écriture. Ce choix n’est pas symbolique : il est le cœur du projet littéraire de Chouiten.
« Le fou n’est pas si fou que ça. Il dit beaucoup de choses vraies, sur la société, sur la condition humaine. La folie perturbe notre confort moral et intellectuel — et en cela, elle s’adresse aussi à nos émotions. »
— Lynda Chouiten — Entretien avec Imene Latachi, cité dans Al-Mieyar, 2024
Le 4 décembre 2019, au Palais de la culture Moufdi-Zakaria d’Alger, le ministre de la Culture Hassane Rabehi remet à Chouiten le Grand Prix Assia Djebar du roman en langue française, aux côtés de Khiri Belkhir (arabe) et Djamel Laceb (tamazight). Institué en 2015, ce prix est conçu comme un prolongement de l’existence d’Assia Djebar. Pour Chouiten, la distinction porte une charge émotionnelle considérable.
La consécration américaine : ce que la traduction révèle
La publication d’A Waltz chez l’University of Virginia Press en 2025 ouvre un nouveau chapitre. La « prose lyrique et incisive » saluée par la critique anglophone est-elle identique à celle qui dérange les consciences à Alger ? La traduction révèle souvent ce que l’original dissimule.
Skyler Artes confie avoir été surpris par « les nuances présentes dans la relation de Chahira avec les voix dans sa tête » — une dimension qui, précisément, était peu commentée en Algérie, où la réception avait surtout lu le roman comme un document sociologique. Ce décalage de lecture n’est pas anodin : il dit quelque chose de la façon dont la littérature algérienne francophone est parfois regardée de l’intérieur.
La question que pose cette consécration internationale mérite d’être posée sans détour : qui lit Chouiten dans le monde anglophone ? Et que lit-il, dans la traduction d’Artes, de ce qui fait la substance française — voire kabyle — de son écriture ? Ce sont des interrogations que la critique doit affronter, plutôt que de se contenter de célébrer le fait même de la traduction.
Poésie, nouvelles, Hirak : une œuvre sans frontières génériques
Chouiten n’a jamais accepté d’être enfermée dans un seul genre. En 2022, un recueil de huit nouvelles chez Casbah — Les Déesses, La Leçon de Kafka, Le Bal masqué — explore tour à tour le fantastique, la satire et la mélancolie. En 2023, un premier recueil poétique paraît aux éditions Constellations en France, suivi d’un conte aux éditions Talsa. Une sélection de ses poèmes est également publiée en espagnol dans la revue mexicaine Círculo de Poesía.
Sa poésie mérite un regard particulier : elle révèle les fondements de sa prose. Elle naît d’une écriture qui « s’écrit toute seule » — ce que les surréalistes appelaient l’écriture automatique. Certains poèmes portent la mémoire de Katia Bengana, l’adolescente assassinée en 1994 pour avoir refusé le voile. Tous partagent une économie de la douleur : nommer sans étaler, signifier sans démontrer.
En octobre 2024 paraît son troisième roman, Les Blattes orgueilleuses, toujours chez Casbah. L’action se situe en 2019, année du Hirak. Nora Bordji, hantée par la mort de son fiancé, nourrit une obsession : se marier avant trente-six ans, l’âge auquel Marilyn Monroe, à qui elle s’identifie, s’est suicidée. Lecture du Monde y voit un « éloge du féminin et de l’amazighité » — une formule qui pourrait qualifier l’ensemble de la trajectoire littéraire de Chouiten.
Un regard critique : les limites d’une œuvre en construction
Les portraits enthousiastes ont tendance à esquiver les zones d’ombre. Quelques questions méritent pourtant d’être posées.
La première concerne l’effet de la consécration. Depuis le Prix Assia Djebar, l’écriture de Chouiten s’est-elle transformée ? Les Blattes orgueilleuses — six personnages dont les destins se croisent dans une Algérie en ébullition — est plus ambitieux dans sa construction polyphonique, mais certains lecteurs y perçoivent une tendance au roman-tableau qui noie parfois la singularité de chaque voix dans le panorama collectif.
La seconde question concerne la tension entre la chercheuse et la romancière. L’immersion académique dans la théorie postcoloniale est une ressource considérable — mais elle peut aussi devenir un filtre. Dans les textes les plus ouvertement allégoriques, on sent parfois la démonstration tirer la fable vers la thèse. C’est le revers d’une formation intellectuelle exceptionnelle. Une tension productive, à condition de la nommer.
À quarante-huit ans, avec une dizaine d’ouvrages publiés et une carrière internationale en expansion, Chouiten n’a peut-être pas encore livré — selon les critiques les plus exigeants — le roman total que son talent promet. Mais peut-être que cette dispersion entre les genres, les langues et les rives est précisément le lieu où son œuvre prend son sens le plus plein.
« Je n’ai jamais cherché à choquer, mais à déranger un silence. C’est différent. »
— Lynda Chouiten — Salon du Livre de Genève
| Repères biographiques • Née en 1977 à Tizi-Ouzou, Kabylie • Doctorat, Université nationale d’Irlande, Galway (2012) • Professeure de littérature anglophone, Université de Boumerdès • Grand Prix Assia Djebar, roman francophone (2019) • Résidence Cité Internationale des Arts, Paris (2022) • Résidence Fondation Camargo, Cassis (2022) | Bibliographie sélective • Le Roman des Pôv’Cheveux, El Kalima, 2017 • Une Valse, Casbah Éd., 2019 · Prix Assia Djebar • Recueil de nouvelles, Casbah, 2022 • Recueil poétique, Constellations (France), 2023 • Les Blattes orgueilleuses, Casbah, 2024 • A Waltz (trad. Skyler Artes), UVA Press, 2025 |