SAHARA 1960-1966 : QUAND LE DÉSERT DEVIENT LABORATOIRE
Une archive radioactive, un héritage multidimensionnel
13 février 2026 — Il y a 66 ans jour pour jour, à 7h04 du matin, la France détonait sa première bombe atomique au cœur du Sahara algérien. « Gerboise bleue », nom de code poétique pour une déflagration de 70 kilotonnes — quatre fois la puissance d’Hiroshima. Entre ce 13 février 1960 et le 16 février 1966, dix-sept explosions nucléaires déchireront le silence du désert. Mais cette date anniversaire ne doit pas se résumer à une simple commémoration. Elle exige une lecture pluridisciplinaire d’un événement qui traverse l’histoire, la science, le droit, la santé publique et la philosophie politique.
I. L’HISTOIRE D’UNE GÉOGRAPHIE IMPÉRIALE
Le Sahara comme choix politique
Le désert a ceci de trompeur qu’il ressemble au vide. Une étendue, un horizon, une apparente vacuité. Or, dans l’histoire contemporaine de l’Algérie, ce prétendu « vide » fut construit comme un argument politique : un espace jugé assez loin du centre, assez peu visible, assez colonisé — donc disponible.
Pendant six ans, la France a mené dix-sept essais nucléaires dans le Sahara algérien, dont onze après l’indépendance. Cette simple phrase contient toute l’ambiguïté historique du dossier : une puissance coloniale qui poursuit ses expérimentations militaires sur le territoire d’un État nouvellement indépendant.
Les faits sont désormais largement documentés. Au total, la France a procédé à 17 essais nucléaires en Algérie entre 1960 et 1966 : 4 atmosphériques à Reggane, et 13 souterrains à In Ekker. Deux sites, deux configurations techniques, mais une même logique : externaliser le risque vers une périphérie coloniale.
Reggane, 13 février 1960 : le crime fondateur
Le choix de Reggane et sa région n’était nullement motivé par une prétendue absence de vie dans la région du Touat, contrairement aux affirmations des autorités coloniales. Il répondait à une logique d’éloignement des regards du monde, y compris des médias, ainsi qu’à la difficulté d’accès permettant de maintenir ces activités à l’abri de toute surveillance. De surcroît, la région, limitrophe d’autres colonies françaises, disposait d’importantes réserves d’eau souterraine et d’un potentiel agricole en milieu désertique, permettant d’étudier les effets des radiations sur les plantes et les animaux.
Les témoignages révèlent la préméditation du crime. Les autorités coloniales ont évacué les familles de leurs soldats la veille de l’explosion pour les soustraire au danger des radiations nucléaires. En parallèle, elles ont distribué aux recrues et aux ouvriers un équipement spécial, tout en procédant délibérément au regroupement de prisonniers algériens transférés du camp de Telagh à Sidi Bel Abbès. Ces derniers furent répartis de manière réfléchie et intentionnelle à différentes distances du point zéro de l’explosion, servant de cobayes humains pour mesurer les effets des radiations. Les habitants furent également contraints de porter autour du cou des colliers munis d’appareils destinés à mesurer l’intensité des radiations auxquelles ils étaient exposés.
Le matin du 13 février 1960, à 7h04, la première bombe atomique explosa dans la région d’El Hammoudia. Baptisée « Gerboise bleue », sa puissance était trois fois supérieure à celle des bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Une détonation terrifiante secoua le désert. Un nuage brûlant envahit la région tandis qu’une boule de feu incandescente et un panache de fumée en forme de champignon nucléaire apparurent dans le ciel, accompagnés d’une tempête et de vents violents dépassant les 80 km/h. Une épaisse poussière se répandit dans l’atmosphère, réduisant totalement la visibilité sur une distance atteignant 800 kilomètres.
La zone entourant l’explosion fut ravagée par des températures extrêmement élevées, entraînant le transfert d’un grand nombre d’habitants vers des structures médicales en raison des blessures subies, dont la majorité provoqua des hémorragies, des avortements et des cas de cécité.
Un cadre juridique colonial
Ce qui frappe dans cette chronologie, c’est sa continuité au-delà de l’indépendance algérienne proclamée en juillet 1962. Dans les accords d’Évian signés le 18 mars 1962, une série de clauses particulières permet l’exploitation des hydrocarbures sahariens, ainsi que la poursuite des essais nucléaires pendant cinq ans.
Le gouvernement provisoire algérien, dans un contexte d’extrême fragilité — pays ruiné, administration inexistante, guerre civile larvée — accepte ces clauses sous une pression diplomatique maximale. Cette acceptation, bien que documentée, ne retire rien à la violence structurelle de l’arrangement : un État naissant, affaibli, contraint de laisser l’ancienne puissance coloniale poursuivre ses expériences nucléaires sur son territoire.
Malgré la condamnation du Gouvernement provisoire de la République algérienne et les vagues successives de protestations des pays frères et amis, qui ont qualifié l’essai nucléaire de crime contre l’humanité, l’occupant français a poursuivi son plan criminel avec un sang-froid manifeste. Il a étendu ses essais à la région d’In Ekker, à Tamanrasset, où des explosions ont eu lieu les 1er avril 1960, 27 décembre 1960 et 25 avril 1961, baptisées respectivement « Gerboise blanche », « Gerboise rouge » et « Gerboise verte », suivies d’une série d’explosions souterraines au cours desquelles furent utilisées des substances létales interdites au niveau international.
La question philosophique : pourquoi pas en métropole ?
Une interrogation simple mais implacable traverse tout le dossier : pourquoi ces essais n’ont-ils pas été réalisés en métropole ? Le Sahara colonial offrait : faible visibilité médiatique, population politiquement marginalisée, territoire considéré comme périphérique.
Cette géographie du risque révèle une logique impériale où certains espaces, certaines populations, sont jugés plus « exposables » que d’autres. Le colonialisme n’a pas besoin de déclarer explicitement que certaines vies valent moins ; il lui suffit de décider où l’on accepte le risque — et où on le refuse.
II. LA SCIENCE DE L’INVISIBLE : RADIONUCLÉIDES ET CONTAMINATION CHRONIQUE
Au-delà du champignon atomique
Parler de « radioactivité » comme d’un bloc unique est une manière de simplifier — et parfois de minimiser. Or les essais libèrent différents radionucléides dont les demi-vies et les trajectoires biologiques sont radicalement différentes.
Le plutonium-239 : demi-vie d’environ 24 000 ans, radiotoxicité élevée par inhalation, risque de remobilisation des particules par les tempêtes de sable. Autrement dit : un héritage pour des millénaires.
Le césium-137 : demi-vie d’environ 30 ans, se fixe dans les sols, contamine la chaîne alimentaire. Un risque qui traverse les générations.
Le strontium-90 : demi-vie d’environ 29 ans, se fixe dans les os, augmente le risque de leucémies.
L’iode-131 : demi-vie courte de 8 jours, mais responsable de cancers thyroïdiens lors des retombées immédiates.
Cette liste dit une vérité politique : la temporalité de la violence n’est plus celle de l’explosion, mais celle de « l’onde longue ». Le Sahara porte des risques différenciés : certains immédiats, d’autres intergénérationnels. In Ekker reste aujourd’hui gravement pollué par le césium-137 et le plutonium-239, avec des vents transportant des particules radioactives vers le Nord, jusqu’en Europe.
La dynamique désertique : un vide qui disperse
L’idée d’un désert « neutre » est scientifiquement erronée. Le Sahara n’est pas un vide biologique : les vents redistribuent les particules, les nappes fossiles peuvent être affectées, le risque principal devient la dispersion lente et chronique.
Les quatre premiers essais sont aériens, la charge explosive étant soit fixée en haut d’un mât métallique, soit au sol. Gerboise bleue entraîne la projection de retombées radioactives dans une zone de 200 km de large et de 100 km de long.
Les essais atmosphériques de Reggane ont projeté des nuages radioactifs bien au-delà du Sahara algérien. Des analyses ultérieures ont montré que les retombées ont atteint l’Afrique de l’Ouest et le bassin méditerranéen, touchant des populations qui n’ont jamais été informées du danger.
III. L’ACCIDENT QUI RÉVÈLE : BÉRYL, 1er MAI 1962
Un défaut de confinement, une catastrophe occultée
Si un événement cristallise toutes les ambiguïtés du programme nucléaire saharien, c’est bien l’accident de Béryl. Le 1er mai 1962, à In Ekker, la France procède au deuxième essai nucléaire souterrain. L’objectif de l’expérimentation est de tester l’AN-11, la première arme nucléaire française opérationnelle.
Deux ministres sont présents : Pierre Messmer (ministre des Armées) et Gaston Palewski (ministre de la Recherche scientifique). Près de 2 000 militaires et scientifiques assistent au tir. Tout était prévu pour que l’explosion soit confinée à l’intérieur de galeries creusées dans la montagne du Taourirt Tan Afella.
Mais le confinement échoue. L’essai « Béryl » équivalait à 150 000 tonnes de TNT. La bombe ne dégagea pas 20 kilotonnes comme prévu, mais 50. Les portes blindées cédèrent. Le tir fut effectué dans une galerie creusée dans une montagne, en forme de spirale, bouchée par du béton armé par des poutrelles métalliques. Un système avait été aménagé pour permettre à des fils conduisant à des instruments de mesure de passer. Lors de l’explosion, le système d’obturation de cet orifice céda et il y eut rejet de matériaux radioactifs à l’extérieur.
Ce fut un fiasco total. Des fissures dans la chambre, fuites massives de gaz radioactifs, nuage toxique et coulées de lave ont anéanti l’écosystème local. Ces tests, menés sans égard pour les populations nomades et l’environnement, ont irradié des milliers de kilomètres carrés.
Le témoignage des irradiés : la panique
Au premier plan, des observateurs munis de caméras portant des tenues de protection des plus sommaires. Deux ont la tête découverte. Ils ne sont pas équipés de masques. Le vent rabattit le nuage vers les présents, le phénomène déclenchant une véritable panique.
Pierre Messmer, qui étant donné la température ambiante avait refusé tout équipement, prit la fuite en voiture. Mais son chauffeur, au moment où la voiture traversait le nuage radioactif, laissa en fonctionnement l’air conditionné. Les deux ministres furent irradiés.
Pierre Messmer lui-même décrira la scène avec une lucidité glaçante dans son témoignage du 5 décembre 1995 : « J’ai été présent à In-Amguel en Algérie entre le 16 avril et le 14 mai 1962 pour assister à des essais nucléaires (…) J’étais accompagné de M. Gaston Palewski, lui-même ministre de la recherche. Un incident est survenu à l’occasion d’un tir souterrain (…) entraînant une fuite de gaz et des poussières radioactives (…) Immédiatement, les personnels exposés ont été ramenés à la base vie et le soir, l’ensemble des personnes présentes sur le site, y compris les deux ministres, ont été soumis aux mesures habituelles de décontamination ainsi qu’à une visite médicale. Les vêtements ont été incinérés. Je me souviens que 4 ou 5 personnes ont été évacuées en métropole mais leur cas ne paraissait pas alarmant. »
Devant les caméras de la TSR, il livrera d’autres précisions : « Nous étions en face d’une pollution extrêmement grave (…) et le vent a tourné d’un seul coup dans notre direction. » Il poursuit en admettant qu’il y a eu « beaucoup de problèmes d’organisation » et « une certaine panique ».
Jacques Muller : l’aveuglement programmé
L’adjudant-chef Jacques Muller, marié et père de cinq enfants, âgé aujourd’hui de 67 ans, était présent lors de cet essai raté. Il a passé trente-trois ans comme pilote d’hélicoptère dans l’ALAT (Aviation légère de l’Armée de terre). Il est frappé de cécité depuis 1987 et est persuadé que cette dégradation de son état est liée à son irradiation.
Son témoignage, glaçant de sobriété : « On nous avait convié à venir assister à cet essai. Ça va être joli, nous avait-on expliqué. Nous étions en short et en chemise. Mais lorsque l’explosion s’est produite, une énorme flamme horizontale s’est échappée de la montagne face au PC de commandement (…) Alors là, je peux vous dire que l’exode de 1940 à côté, c’était rien. C’était la panique totale, le sauve-qui-peut général. »
Le nuage radioactif s’est dirigé plein Est, mais aussi — et c’est ce que les archives officielles ont longtemps tu — vers le Sud, en direction de Tamanrasset et des zones habitées. Des témoins comme Louis Bulidon, ingénieur chimiste affecté au Service Technique des Armées, et Raymond Sené, physicien nucléaire, ont documenté que leurs appareils de mesure se sont affolés lors du passage du nuage radioactif sur la base vie d’In Amguel, située plein Sud du Tan Afella.
Gaston Palewski mourra d’une leucémie en 1984, convaincu que ce cancer avait été causé par l’accident. Messmer confirme que Palewski fut toujours persuadé d’avoir contracté son cancer à la suite de son irradiation.
Les soldats sacrifiés : cobayes dans le tunnel
L’aberration est partout. Qu’il s’agisse du Sahara ou de Mururoa, aucune précaution n’était prise pour veiller à la sécurité des militaires. Ceci tranchait avec les précautions prises par les civils travaillant pour le compte du CEA. Lors des explosions aériennes au Sahara, on envoya un hélicoptère survoler le « point zéro » quelques minutes après l’explosion, sans que celui-ci ne soit équipé de capteurs. On envoya aussi un char évoluer au-dessus de ce terrain vitrifié par la boule de feu, sans qu’il soit non plus doté de moyens de mesure et que ses servants soient équipés de tenues de protection.
Comme le commente simplement Messmer, ministre des Armées à l’époque : « Les Américains et les Russes faisaient pareil, alors on faisait comme eux. » Le pilote de l’hélicoptère devint aveugle.
Pire encore, après l’explosion souterraine d’In Ekker, on envoya de simples soldats « recueillir des échantillons dans le tunnel en forme de colimaçon ». Ceux-là ne firent pas de vieux os. Leur système immunitaire ayant été atteint, on dut les placer sous atmosphère stérile et leurs familles ne furent pas autorisées à les approcher.
Lors de l’émission « Irradiés pour la France » diffusée sur France 2 en 2005, se trouvait la veuve d’un de ces soldats, rapidement décédé. Elle mentionnait entre autres le fait qu’elle n’avait pas pu bénéficier d’une pension de veuve de guerre, mais que son époux avait été « mis à la retraite à 32 ans ». Pendant ce temps, un colonel avait bien insisté pour que le secret le plus absolu soit gardé concernant cette affaire « pour des questions de Défense Nationale ».
Cette pauvre femme réclamait simplement que la mention « mort pour la France » soit inscrite concernant son défunt mari. La réponse de Messmer fut glaciale : « Madame, pour que celle-ci figure sur l’acte il faut que le décès se soit produit en temps de guerre. Or ça n’était pas le cas. Pour qu’elle figure sur les états de service de votre époux il faudrait modifier la loi, ce qui n’est pas de mon ressort. »
Aucune information n’est en revanche disponible sur l’état de santé des populations civiles touareg du Sahara. Cette absence d’information n’est pas neutre : elle témoigne d’une inégalité structurelle dans la production de la preuve.
IV. SANTÉ PUBLIQUE : LA QUESTION DE COMPTER
Les pathologies évoquées, la preuve manquante
Les pathologies évoquées dans la littérature militante, associative et médicale locale existent comme récits sociaux autant que comme hypothèses épidémiologiques : cancers radio-induits, malformations congénitales, leucémies, troubles respiratoires chroniques.
Les zones touchées enregistrent des hausses alarmantes des taux de cancer, de maladies respiratoires chroniques et de malformations congénitales. Mais deux constats s’imposent : le manque d’études épidémiologiques indépendantes à grande échelle rend l’évaluation statistique difficile ; et surtout, le déficit de preuve ne signifie pas absence de dommage — il peut signifier absence d’appareil de mesure.
Les populations sahariennes souffrent jusqu’aujourd’hui de cancers, malformations congénitales et stérilité, un « héritage radioactif » dénoncé depuis des décennies.
Le témoignage médical algérien
Le professeur Mustapha Khayati, président de l’Agence nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche, rapporte dans son ouvrage « Les Algériens victimes des radiations : un crime d’État » que les essais nucléaires français ont provoqué de nombreuses pathologies cancéreuses. Plus de vingt types de cancers ont été recensés comme résultant de ces radiations, auxquels s’ajoutent de nombreux cas de cécité ainsi qu’une augmentation significative des taux de surdité, de handicaps mentaux, de maladies transmises génétiquement de génération en génération.
Le docteur Mohamed Morsli, chargé du suivi des patients atteints de cancer à l’hôpital de Reggane, affirme que « les radiations résultant des essais nucléaires ont laissé un lourd héritage de problèmes de santé ». Selon lui, « le danger majeur des radiations ne réside pas uniquement dans leurs effets immédiats sur les organismes vivants, mais surtout dans leur impact à long terme sur les générations, en raison des altérations génétiques qu’elles provoquent et de leur capacité à endommager profondément la structure de la matière vivante ».
L’inégalité dans l’accès à la reconnaissance
Sur plus de 1 500 dossiers déposés entre 2010 et 2019, 49 provenaient d’Algérie. Deux ressortissants algériens seulement ont obtenu le statut de victime, alors qu’on estime à 40 000 le nombre de personnes potentiellement exposées.
La loi française du 5 janvier 2010 (dite « loi Morin ») organise une procédure d’indemnisation pour les victimes des essais nucléaires français. En théorie, elle s’applique à l’Algérie. En pratique, elle est quasi inopérante : absence de communication en Algérie, barrière linguistique, absence de documents justificatifs, difficulté d’accès aux procédures, critères restrictifs.
Le rapport de force se lit dans une question simple : qui a les archives, qui a les instruments, qui a la capacité de faire reconnaître la maladie ? L’histoire coloniale n’est pas seulement celle des violences visibles ; c’est aussi celle des dispositifs qui rendent certaines souffrances « non-audibles ».
L’obstination française à dissimuler les archives sanitaires et techniques ainsi que son refus persistant de coopérer pour révéler l’emplacement des sites d’enfouissement des déchets nucléaires et identifier précisément les zones contaminées empêche toute prévention de nouvelles victimes et toute perspective d’indemnisation équitable des Algériens lésés.
V. LES TRACES MATÉRIELLES : DÉCHETS, ENFOUISSEMENTS, CARTOGRAPHIE
L’archive sous le sable
L’archive des essais n’est pas seulement dans les dossiers : elle est aussi dans les matériaux. Des équipements contaminés et du matériel irradié ont été enterrés sur place. L’Algérie réclame depuis des années la cartographie précise des zones d’enfouissement et des relevés radiologiques détaillés.
Des archives françaises déclassifiées indiquent l’enterrement de matériels contaminés et le non-rapatriement de matériels irradiés. Cette demande recoupe les analyses d’organisations qui insistent sur l’existence de déchets radioactifs encore enfouis « sous le sable » et sur la nécessité d’une transparence complète.
Ces essais ont laissé derrière eux d’importantes quantités de déchets radioactifs, dans un dessein manifeste visant l’extermination du peuple algérien par les radiations nucléaires émises et leurs résidus, dont les effets sur l’être humain et l’environnement persisteront encore durant de longues années.
L’absence d’archives françaises, de cartes d’enfouissement et de données précises complique l’identification des zones chaudes, obligeant les experts algériens à recourir à des relevés de prospection modernes.
La crainte des nappes fossiles
Les essais souterrains à In Ekker, dans le Hoggar, auraient pu fracturer la roche et créer des voies d’infiltrations radioactives. La crainte principale vise la contamination lente des nappes fossiles sahariennes, ressources vitales au très long terme.
Si tout était « fini » en 1966, pourquoi faudrait-il encore des cartographies, des diagnostics radiologiques ? Pourquoi la question revient-elle régulièrement dans la relation bilatérale ? Cette matérialité renverse la rhétorique officielle du « passé clos ».
L’Algérie prend les choses en main : la décontamination d’In Ekker
Face à l’inaction française, l’Algérie a décidé d’agir. Après plus de 60 ans de contamination persistante, l’Algérie a entamé la décontamination des sites d’essais nucléaires français au Sahara. Cette opération pionnière cible le site d’In Ekker, dans la wilaya de Tamanrasset, annoncée par le ministère de la Défense nationale (MDN) via son documentaire « Les Algériens au cœur des défis ».
Réalisée exclusivement par des compétences algériennes, cette opération démontre la capacité du pays à relever seul ce défi environnemental et historique majeur. Un camp de décontamination modèle a été déployé à Taourirt Tan Afella, préfigurant une réhabilitation globale des sites.
Les équipes collectent sols et déchets contaminés, stockés dans des conteneurs béton étanches respectant les normes de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) en matière de sécurité. Fruit de décennies de recherches interministérielles, ce projet souverain vise à restaurer l’écosystème et sécuriser les zones pour les générations futures, malgré les défis logistiques du désert.
Cette initiative algérienne représente un tournant historique : après des décennies d’attente vaine d’une reconnaissance et d’une action françaises, l’Algérie assume elle-même la responsabilité de réparer les dommages causés par l’ancienne puissance coloniale. C’est un acte de souveraineté autant qu’une nécessité sanitaire et environnementale.
VI. DROIT : ENTRE « PAS INTERDIT » ET « NON CONSENTI »
L’argument de la légalité d’époque
L’objection classique tient en une phrase : « à l’époque, ce n’était pas interdit ». Le droit international de 1960 ne reconnaissait pas formellement le crime environnemental, et l’interdiction globale des essais atmosphériques n’intervient qu’avec le Traité d’interdiction partielle de 1963.
Mais l’argument se heurte à deux failles majeures : les populations colonisées n’ont pas consenti, il y a mise en danger délibérée ; et la doctrine contemporaine progresse sur la notion d’« écocide », ouvrant la discussion sur la possibilité de qualifier aujourd’hui ce qui fut pratiqué hier.
La perspective académique algérienne : un crime imprescriptible
« Le 13 février 1960 a provoqué une déflagration dans la conscience humaniste française »
Le professeur Miloud Tizi, enseignant-chercheur en histoire de l’Algérie moderne et contemporaine à l’Université Djillali-Liabès de Sidi Bel Abbès, affirme que la France continue aujourd’hui encore de fuir la reconnaissance d’un crime qu’elle a commis. Or, rappelle-t-il, ce type de crime ne se prescrit pas : c’est un principe du droit international auquel la France elle-même prétend adhérer lorsqu’il s’agit d’autres régions du monde.
Le professeur Tizi estime que ce dossier exige une parole claire et des actes concrets. Selon lui, les zones concernées ont connu — et connaissent encore — des conséquences sanitaires touchant les habitants et même les générations suivantes. Elles nécessitent des moyens spécifiques : équipements adaptés, suivi, surveillance et recherche sur ce type de pollution.
Il soutient que la France demeure prisonnière d’un lourd héritage colonial, et que la difficulté majeure réside précisément dans l’aveu de ses crimes en Algérie durant la période coloniale. Du point de vue humain, poursuit-il, le déni français demeure problématique.
Les essais nucléaires français en Algérie ont certes contribué à faire entrer la France dans le cercle des puissances nucléaires, mais ce statut s’est construit, dit-il, au prix d’un passé « entaché » au regard des valeurs universelles des droits humains — valeurs auxquelles la France se réfère traditionnellement, au nom de l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité.
Pour Miloud Tizi, la date du 13 février 1960 symbolise un choc moral et politique : un « événement-détonateur » qui a mis à nu la contradiction entre les principes proclamés et la réalité des pratiques coloniales, notamment dans le Sahara algérien, où les essais ont laissé des séquelles durables sur les plans environnemental, psychologique et social.
Il rappelle également que le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a publiquement mis la partie française face à ses responsabilités à plusieurs reprises, en appelant la France à reconnaître ses crimes, à assumer la dépollution des sites contaminés par des matières radioactives, et à prendre en charge les victimes — soulignant que l’argent, à lui seul, ne répare pas tout.
Le professeur Tizi appelle enfin à une mobilisation plus large : l’opinion internationale, la société française et sa société civile devraient, selon lui, traiter ce dossier avec sérieux, responsabilité et humanité, afin que la France affronte son passé et ne se dérobe pas à la vérité historique. À ses yeux, « la balle est aujourd’hui dans le camp français », car ces faits relèvent de la période coloniale, incompatible avec les principes des droits humains, et imposent une reconnaissance sans fuite ni déni.
La criminalisation du colonialisme
En décembre 2025, l’Algérie a soumis à son parlement un projet de loi visant à criminaliser la colonisation française dans toutes ses dimensions, intégrant explicitement les essais nucléaires menés par la France dans le Sahara entre 1960 et 1966.
Ce texte définit la colonisation française comme un crime contre l’humanité, imprescriptible. Il conditionne les formes de réparation et l’accès aux mécanismes d’indemnisation. Les organisations demandent à la France de reconnaître pleinement sa responsabilité, de lever le secret sur les archives, et de transférer l’intégralité des archives nucléaires à l’Algérie.
VII. PERSPECTIVE COMPARATIVE : MARALINGA, MARSHALL, POLYNÉSIE
Une grammaire mondiale du sacrifice périphérique
Les puissances nucléaires ont souvent choisi des périphéries pour y déposer le risque : le Royaume-Uni à Maralinga (terres aborigènes d’Australie), déplacement forcé, contamination durable, nettoyage partiel financé ultérieurement ; les États-Unis aux Îles Marshall, îles devenues inhabitables, fonds d’indemnisation, reconnaissance plus explicite ; la France en Polynésie française, ouverture progressive d’archives et élargissements des indemnisations.
Le dossier algérien se distingue par sa double dimension : il s’inscrit dans un contexte colonial et de guerre. Cette comparaison ne relativise pas, elle révèle une géographie du sacrifice : des espaces jugés assez périphériques, des populations jugées assez marginalisées pour supporter le poids de l’expérimentation stratégique.
Alors que la France récoltait les fruits du progrès scientifique et technologique en intégrant le cercle des puissances nucléaires, elle consignait en Algérie les chapitres d’une mort silencieuse. Les populations des régions touchées continuent de souffrir dans l’ombre, victimes de l’obstination française à dissimuler les archives sanitaires et techniques de ce dossier ainsi que de son refus persistant de coopérer.
VIII. CE QUE LA MÉMOIRE EXIGE MAINTENANT
Un programme de vérité
Les priorités qui se dégagent ressemblent à un cahier des charges de la vérité historique :
Cartographie radiologique complète des zones contaminées et des sites d’enfouissement.
Études épidémiologiques indépendantes et coopération scientifique internationale pour documenter l’impact sanitaire réel.
Accès intégral aux archives, y compris celles encore classifiées, pour permettre une recherche historique rigoureuse.
Débat sur la réparation : collective ou individuelle, étatique ou diplomatique, reconnaissance symbolique ou compensation matérielle.
Travail mémoriel : inscription dans l’histoire nationale, transmission pédagogique, reconnaissance officielle.
Développements récents : la position algérienne se durcit
En Algérie, l’Assemblée populaire nationale a examiné ce dossier pour la première fois en février 2025 à travers un séminaire parlementaire ayant abouti à 13 recommandations. Ces recommandations portent sur la transparence, la justice nucléaire, la transmission de la mémoire et le développement de la recherche sanitaire et environnementale.
Près d’une année s’est écoulée depuis que les Rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont adressé des communications aux gouvernements algérien et français le 13 septembre 2024, sans réponse à ce jour.
Les déclarations du Président Tebboune : « Nous n’avons que faire de votre argent »
Le président Abdelmadjid Tebboune a réitéré ses exigences en octobre 2024 : « Vous voulez qu’on soit amis, venez nettoyer les sites des essais nucléaires. »
Fin décembre 2024, devant le Parlement, il a ajouté : « Vous êtes devenus une puissance nucléaire et vous nous avez laissé des maladies (…) Venez nettoyer, nous n’avons que faire de votre argent. »
Ces déclarations marquent un durcissement de la position algérienne. Le message est clair : l’Algérie ne veut pas d’indemnisations symboliques ou de compensations financières. Elle exige une reconnaissance pleine et entière du crime, ainsi qu’une action concrète de dépollution. Alger persiste dans sa demande d’archives complètes, qualifiant ces essais de « crime contre l’humanité ».
Face à l’inaction française, l’Algérie a choisi de prendre les choses en main avec la décontamination d’In Ekker, une opération menée exclusivement par des compétences nationales. Cette initiative démontre que l’Algérie n’attend plus la France pour réparer les dommages qu’elle a causés. C’est un acte de souveraineté qui renverse le rapport de force : l’Algérie agit, la France observe.
UNE DATE, OUI. MAIS SURTOUT UNE STRUCTURE
Les essais sahariens ne sont pas uniquement un épisode militaire. Ils représentent une transaction territoriale, un héritage sanitaire non totalement mesuré, un contentieux mémoriel et diplomatique actif, et une question de justice environnementale.
Certaines zones resteront contaminées sur des millénaires. Le plutonium-239 a une demi-vie de 24 000 ans. Face à cette temporalité, la responsabilité ne peut pas se contenter d’une commémoration annuelle.
Comme l’affirme la Revue El Djeich des Forces armées algériennes : « Il y a 66 ans, la France coloniale a commis un crime odieux contre l’humanité en transformant le Sahara algérien en un champ pour ses expérimentations nucléaires. Sans tenir compte des tragédies et des dommages causés à l’être humain, aux animaux et à l’environnement, ni des conséquences désastreuses appelées à se prolonger dans le temps, elle a poursuivi ses essais meurtriers, dont les effets continuent de faire des victimes jusqu’à aujourd’hui. »
Ainsi, chaque 13 février, l’Algérie ne se contente pas de « se souvenir ». Elle interroge une architecture entière : comment une puissance coloniale a pu convertir un espace habité en champ d’expérience ; comment le secret peut prolonger le dommage ; comment l’absence de données devient un obstacle à la réparation ; et comment, face au temps long radioactif, la vérité historique doit être plus qu’un discours — elle doit devenir des cartes, des archives, des études et des actes.
En 2026, un tournant s’opère : l’Algérie ne réclame plus seulement la vérité et la réparation, elle agit. La décontamination d’In Ekker, menée par des compétences exclusivement algériennes, marque une reprise en main souveraine d’un héritage empoisonné. Face au déni français qui perdure, l’Algérie construit sa propre réponse : technique, scientifique, politique et mémorielle.
Le Sahara a ceci de trompeur qu’il ressemble au silence. Mais sous le sable, l’histoire parle encore. Et elle exige d’être entendue. Désormais, elle exige aussi d’être réparée — par ceux qui l’ont abîmée, ou, à défaut, par ceux qui la portent.
Sources principales :
— Archives nationales françaises et algériennes
— Commission d’enquête de l’Assemblée nationale française (2025)
— Rapports des Nations Unies sur les essais nucléaires
— Témoignages des irradiés de Béryl (Louis Bulidon, Raymond Sené, Jacques Muller, Pierre Messmer)
— Documentation scientifique sur les radionucléides (CRIIRAD, GSIEN)
— Loi Morin du 5 janvier 2010
— Travaux universitaires (Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, Pr Miloud Tizi)
— Revue El Djeich, février 2026
— Pr Mustapha Khayati, « Les Algériens victimes des radiations : un crime d’État »
— Émission « Irradiés pour la France », France 2, 2005
— Documentaire « Les Algériens au cœur des défis », ministère de la Défense nationale algérien, 2026
— Déclarations du Président Abdelmadjid Tebboune (octobre et décembre 2024)
— TSA Algérie, couverture de la décontamination d’In Ekker (2026)