CULTURE

Le Pr Karim Ouldennebia prolonge son enquête historique sur Tessala (Astacilis) lors d’une conférence exceptionnelle.

 

Le mercredi 25 février 2026, les portes de la Maison de la culture Kateb Yacine de Sidi Bel-Abbès se sont ouvertes sur une soirée que beaucoup de présents qualifieront sans doute de mémorable — au sens propre du terme. Une conférence consacrée à l’histoire ancienne de la région de la Mekerra, animée par le Professeur Karim Ouldennebia, a réuni dans cette salle emblématique un parterre d’intellectuels, d’enseignants et d’hommes de culture soucieux de renouer avec une mémoire trop longtemps négligée.

Le cadre et les protagonistes

La conférence avait pour objet la présentation de l’ouvrage phare du Pr Ouldennebia : « Histoire et Historiographie – Tessala (Astacilis) », un livre de 254 pages qui représente, selon son auteur, la première monographie consacrée à l’histoire ancienne de la région de Sidi Bel-Abbès. L’événement s’est tenu sous la modération du Professeur Miloud Tizi, en présence également du Professeur Mohamed Mekahli, spécialiste reconnu, de la directrice de la maison de la culture et du doyen des journalistes de la région et de plusieurs intellectuels locaux  dont la participation a contribué à enrichir la profondeur des échanges.

Une modération rigoureuse, une assistance engagée

Sous la conduite attentive du Pr Tizi, la soirée a alterné exposé magistral et moments d’échanges, permettant aux personnes présentes de questionner, nuancer et prolonger les thèses du conférencier. La qualité du dialogue intellectuel a été unanimement saluée. Il flottait dans la salle ce sentiment rare d’assister à quelque chose qui compte — une de ces soirées où l’on parle sérieusement du passé pour mieux comprendre qui l’on est.

Le conférencier : un parcours académique au service de la mémoire régionale

Enseignant-chercheur à l’Université Djillali Liabès

Le Pr Karim Ouldennebia est professeur d’histoire à l’Université Djillali Liabès de Sidi Bel-Abbès. Son parcours académique témoigne d’un engagement constant dans la recherche historique sur l’Algérie de l’Ouest, une région dont il estime que l’histoire profonde reste sous-explorée et sous-valorisée.

Une bibliographie dense, ancrée dans l’histoire de l’Ouest algérien

Avec plusieurs ouvrages publiés en Algérie et à l’étranger — cinq en langue française et plusieurs en arabe —, une dizaine d’ouvrages collectifs portant notamment sur l’histoire de la région de Sidi Bel-Abbès et sur l’Émir Abdelkader, ainsi que 62 articles académiques (en arabe, en français et en anglais), dont 7 publiés dans des revues étrangères, le Pr Ouldennebia fait figure d’historien prolifique et rigoureux. Ce livre sur Tessala s’inscrit dans la continuité d’un travail de longue haleine : constituer une mémoire écrite de la région à hauteur de ses véritables racines.

L’ouvrage présenté : Histoire et Historiographie – Tessala (Astacilis)

Un titre doublement chargé de sens

Pourquoi ce titre ? Dès l’introduction de sa conférence, le Pr Ouldennebia a insisté sur la distinction fondamentale entre histoire — la reconstruction du passé — et historiographie — la réflexion sur la manière dont cette histoire a été (ou n’a pas été) écrite. Le livre est donc, dans le même mouvement, une monographie historique sur Tessala et une mise en question critique des traditions de recherche qui ont longtemps ignoré ou effacé ce territoire. En d’autres termes : non seulement que s’est-il passé ici, mais aussi pourquoi personne n’en a-t-il suffisamment parlé ?

Le principe directeur de l’auteur, rappelé dès l’ouverture : « L’histoire est avant tout une écriture. » Une conviction profonde qui traverse l’ensemble de l’ouvrage et lui donne sa cohérence.

Une couverture qui parle avant les mots

La mosaïque romano-byzantine choisie pour la couverture n’est pas un ornement anodin. Elle renvoie explicitement à une période comprise entre le IIe et le Ve siècle après J.-C., signalant au lecteur, dès la première image, que l’histoire de Sidi Bel-Abbès ne commence pas en 1830, ni même avec la fondation de la ville coloniale en 1849. Elle plonge ses racines dans une Antiquité dont il est urgent de prendre la mesure. C’est un message symbolique fort, une invitation à changer de regard.

Tessala : bien plus qu’une montagne

Une redéfinition géographique et identitaire

L’un des apports les plus marquants mis en avant lors de la conférence est la redéfinition même du terme Tessala. Pour beaucoup, le mot désigne simplement le massif montagneux qui domine la plaine de Sidi Bel-Abbès. Or, l’auteur démontre que Tessala était historiquement le nom d’une vaste région, s’étendant de Tlemcen à Mascara. Ce que l’on réduisait à une topographie locale est en réalité un espace géo-historique d’une ampleur bien plus considérable, un territoire à la fois berbère, romain, arabe et islamique, successivement traversé et recomposé par les grandes dynamiques de l’histoire.

En berbère, Targui désigne Tessala ; en français, on le traduit par broussaille ; en arabe, El-Arrache (الأحراش). Trois langues, trois lectures d’un même espace, dont aucune ne suffit seule à en épuiser la profondeur.

De Tlemcen à Mascara, le territoire d’un nom

Cette clarification n’est pas secondaire. Elle repositionne Tessala comme un nœud géopolitique et culturel de l’Ouest algérien, une région dont l’identité a été fragmentée par les découpages administratifs successifs et par une historiographie coloniale qui n’avait pas intérêt à en reconstituer la continuité. Redonner à Tessala son étendue réelle, c’est, d’une certaine façon, restituer une part d’identité à ceux qui l’habitent sans toujours savoir ce qu’elle signifie.

Du IIe siècle à 1830 : la longue durée d’une région effacée

Ptolémée, premier témoin écrit

Le livre commence, symboliquement et chronologiquement, au IIe siècle de notre ère, au moment où Claudius Ptolémée — l’érudit grec d’Alexandrie, auteur de la Géographie — mentionne pour la première fois le nom Tessala. C’est là, selon l’auteur, que commence réellement l’histoire écrite de la région. La préface a été rédigée par le Pr Mohamed Ben Abdelmoumen, spécialiste reconnu de l’histoire ancienne, ce qui témoigne de l’ancrage scientifique solide de l’ouvrage.

L’organisation romaine dans l’Ouest algérien

La présence romaine est au cœur de plusieurs chapitres de l’ouvrage. Le Pr Ouldennebia y retrace l’organisation du territoire à travers les voies romaines, le limes (la frontière défensive Est-Ouest), les bornes milliaires — dont certaines sont conservées au musée Zabana d’Oran —, et un réseau dense de cités : Astacilis (Tessala), Altava (Ouled Mimoun), Ad-Dracones (Hammam Bou Hadjar), Tec (Ténira), Sévériana (Sidi Ali Benyoub), Albulae (Aïn Témouchent). Tessala, selon l’auteur, se trouvait au centre de ce réseau : « Tous les chemins mènent à Rome » — et tous, dans la région, passaient par Tessala.

Dynasties médiévales et enjeux de pouvoir sur Tessala

Des Idrissides aux Mérinides : l’histoire d’une convoitise

La seconde grande partie de l’ouvrage — et une portion importante de la conférence — est consacrée à la longue durée médiévale. Tessala y apparaît comme un espace convoité, occupé, disputé. Les Idrissides y exercent leur influence, suivis des Fatimides, puis des vagues hilaliennes au XIe siècle. Les Almoravides en font un espace de jurisprudence malékite (de 1040 à 1147). Les Almohades s’y imposent à leur tour. Puis viennent les Zianides, les Mérinides et les Hafsides, dans une compétition permanente pour le contrôle de l’Ouest maghrébin. Le Sultan mérinide Abou El Hassan occupe Tessala pendant vingt-deux ans. Son successeur Youcef El Mérini y tue son propre frère en 1339 — un épisode sanglant qui dit à lui seul l’importance stratégique de la région. En 1352, Abou Hammou Moussa El-Ziani fait appel aux Beni-Ameur pour protéger Tessala, une alliance attestée par Ibn Khaldoun lui-même.

Les Saadiens, les Alaouites et la résistance des beys

À l’époque moderne, le tableau se complique encore. Les Espagnols s’emparent de Mers El Kébir en 1505, puis d’Oran en 1509. Les Saadiens occupent Tessala pendant cent quarante ans, s’allient aux Espagnols contre les Zianides et prennent Tlemcen en 1558. Les Alaouites s’imposent à leur tour en 1693, mais subissent une défaite retentissante lors de la bataille de Zboudj El Wasset en 1701. Le Bey Bouchlaghem puis le Bey Mohamed El-Kébir — ce dernier avec l’appui des érudits religieux (tolbas) de la région de Tessala — libèrent finalement Oran en 1792. La révolte des Derkaouas en 1804 marque les dernières turbulences avant que 1830 ne change tout.

Une thèse forte : Sidi Ali Benyoub, ancêtre romain de Sidi Bel-Abbès

Parmi les thèses développées dans l’ouvrage, l’une retient particulièrement l’attention : le Pr Ouldennebia soutient que Sidi Ali Benyoub, ville romaine connue sous le nom de Sévériana, est en quelque sorte l’ancêtre antique de Sidi Bel-Abbès. Les militaires romains avaient installé leur cité dans les hauteurs, à 22 km de l’Oued Mekerra. Les topographes français, au milieu du XIXe siècle, ont simplement « corrigé » l’emplacement pour bâtir ce qui deviendra Sidi Bel-Abbès. Il y aurait donc, entre les deux sites, une symétrie logique que le livre s’efforce de documenter. Une thèse audacieuse, qui redessine la généalogie de la ville et invite à reconsidérer sa profondeur historique.

Une démarche patrimoniale : écrire pour ne pas oublier

Au-delà de l’érudition, ce qui anime visiblement le Pr Ouldennebia, c’est une urgence : celle de préserver par l’écriture ce que le temps, la négligence et parfois une historiographie coloniale ancienne ont contribué à effacer. Sites archéologiques, toponymie, réseaux de cités, événements oubliés : autant de trésors que l’ouvrage entend fixer dans la mémoire culturelle locale. Le message est simple et fort : prouver que ce patrimoine existe, c’est la première condition pour le valoriser, le classer et le transmettre.

La qualité des échanges saluée… mais une absence qui interpelle

Des intellectuels mobilisés

La soirée a été saluée par l’ensemble des personnes présentes pour la richesse des interventions et la qualité du dialogue engagé. Enseignants, chercheurs, hommes et femmes de culture : ceux qui étaient là ont manifestement pris la mesure de l’enjeu. La présence du Pr Mekahli et la modération rigoureuse du Pr Tizi ont contribué à maintenir un niveau d’exigence intellectuelle à la hauteur du sujet.

L’absence remarquée des étudiants et des élus

Mais un regret a plané sur la soirée, exprimé avec une certaine tristesse par plusieurs présents : l’absence des étudiants, des responsables locaux et des représentants élus. Une conférence sur l’histoire de leur propre région, sur les racines de la ville dans laquelle ils vivent et exercent leurs responsabilités — et personne, ou presque, de ces catégories n’était là. Il y a dans ce constat quelque chose d’interpellant : peut-on valoriser un patrimoine si ceux qui en sont les premiers dépositaires et les premiers responsables institutionnels ne s’y intéressent pas ? La mémoire de la Mekerra mérite mieux qu’une audience de spécialistes en cercle fermé.

Perspectives et prolongements annoncés

La conférence ne marque pas la fin d’un cycle, mais le début de plusieurs. Le Pr Ouldennebia a annoncé une deuxième édition de l’ouvrage ainsi qu’une version en langue arabe, prévues pour le 16 avril 2026. Un ouvrage entièrement consacré à Robba la Donatiste devrait paraître dès mars 2026. D’autres travaux sont en cours, notamment autour d’une histoire contemporaine de Sidi Bel-Abbès centrée sur l’axe Kouba-Redoute, qui viendrait compléter le tableau d’ensemble que l’auteur construit patiemment, livre après livre.

La mémoire de la Mekerra ne peut plus attendre

La conférence du Pr Karim Ouldennebia à la Maison de la culture Kateb Yacine aura été, pour ceux qui y ont assisté, bien plus qu’une présentation d’ouvrage. C’était une invitation à regarder différemment une région que l’on croit connaître et dont on ignore, souvent, la profondeur réelle. Dix-neuf siècles d’histoire, de la steppe préhistorique aux dernières résistances avant 1830, restitués à travers une méthode rigoureuse et une conviction sincère : l’histoire est une écriture, et tant qu’on n’écrit pas, on oublie. Il reste maintenant à espérer que le message franchisse les murs de la salle de conférence et atteigne ceux — étudiants, élus, décideurs — qui sont précisément en mesure de transformer cette mémoire écrite en politiques de valorisation concrètes.


FAQs

1. Qu’est-ce que l’ouvrage Histoire et Historiographie – Tessala (Astacilis) apporte de nouveau à l’histoire régionale ? C’est la première monographie entièrement consacrée à l’histoire ancienne de la région de Sidi Bel-Abbès. Elle couvre dix-neuf siècles, de la préhistoire au XIXe siècle, en combinant approche historique et réflexion historiographique — c’est-à-dire en questionnant aussi pourquoi cette histoire avait été si peu écrite jusqu’ici.

2. Pourquoi le nom « Tessala » est-il si important dans la thèse du Pr Ouldennebia ? Parce que Tessala n’est pas simplement une montagne : c’était historiquement le nom d’une grande région s’étendant de Tlemcen à Mascara. Restituer cette étendue, c’est corriger des siècles d’approximation géographique et redonner à ce territoire sa véritable identité historique.

3. Qui était Claudius Ptolémée et quel est son lien avec Tessala ? Ptolémée était un géographe et érudit grec d’Alexandrie, vivant au IIe siècle après J.-C. Il est le premier à avoir mentionné le nom Tessala dans ses écrits, ce qui en fait le point de départ chronologique choisi par le Pr Ouldennebia pour son ouvrage.

4. Pourquoi l’absence des étudiants et des élus à cette conférence est-elle considérée comme un problème ? Parce que la valorisation du patrimoine local ne peut se faire sans l’implication des acteurs institutionnels et des futures générations. Une conférence savante limitée aux seuls spécialistes reste sans effet durable sur la transmission et la protection de la mémoire collective.