Algérie-Tchad : un partenariat mediatique strategique prend forme autour de la formation, du contenu et de la souverainete de l’information
ALGER– La 4e session de la Commission mixte gouvernementale algéro-tchadienne a été l’occasion d’un signal fort dans le domaine de la communication. La rencontre entre le ministre algérien de la Communication, M. Zoheir Bouamama, et son homologue tchadien, M. Gassim Cherif Mahamat, a abouti à la signature de trois instruments juridiques structurant une coopération médiatique bilatérale inédite par son ampleur. Derrière les formules diplomatiques, ces programmes répondent à des besoins réels et documentés côté tchadien, et à une expertise continentalement reconnue côté algérien.
L’Algérie, « hub » de compétences pour les médias tchadiens
Le volet formation constitue le socle de cette entente. Le secteur audiovisuel tchadien traverse des difficultés structurelles importantes. L’ONAMA et l’ATPE ont besoin de renforcer les compétences de leurs agents en journalisme, rédaction, montage et présentation de journaux télévisés — des fondamentaux pour redynamiser la Télé Tchad. Les métiers prioritairement ciblés par les programmes annoncés sont la rédaction, le montage numérique, la présentation de journaux télévisés et la gestion de l’information en temps réel.
L’atout algérien en la matière est solide. L’APS a atteint un niveau supérieur par rapport à de nombreux médias arabes et africains, notamment grâce à son adaptation à l’ère du numérique et à la maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la communication. C’est précisément cette expertise que le Tchad entend mobiliser. Le ministre tchadien a d’ailleurs explicitement appelé à en tirer parti, et à soutenir les jeunes journalistes tchadiens à travers des ateliers de formation pratiques.
Cette demande s’inscrit dans un mouvement plus large de renforcement des capacités des médias tchadiens. Le Tchad a récemment accueilli des programmes de formation en journalisme culturel et en journalisme constructif, initiés par la coopération internationale allemande GIZ, en partenariat avec l’Union des journalistes tchadiens (UJT) et l’Union des radios privées du Tchad (URPT). La coopération algérienne vient compléter et approfondir cet effort global, avec l’avantage d’une proximité culturelle et linguistique que les partenaires européens ne peuvent offrir.
L’axe EPTV – ONAMA : transfert de technologie et puissance de l’image
Le protocole d’accord entre l’Établissement public de télévision (EPTV) et l’Office national des médias audiovisuels du Tchad (ONAMA) constitue le pilier audiovisuel de cette coopération. L’ONAMA supervise à la fois la Télé Tchad et la Radio Nationale Tchadienne (RNT), avec pour mission principale de couvrir et diffuser l’actualité nationale à travers divers canaux. Créé en 2018 comme successeur de l’ONRTV dans une logique de modernisation et de réforme professionnelle, l’ONAMA reste entièrement financé par l’État.
Sur le plan financier, les ambitions tchadiennes sont affichées : l’ONAMA a validé un budget de près de 13 milliards de francs CFA pour 2025, et a annoncé le retour des journalistes licenciés en 2024, qui seront réintégrés sous de nouveaux contrats, conformément aux directives du ministre. Ce contexte de relance interne rend le partenariat avec l’EPTV particulièrement opportun.
Du côté algérien, l’EPTV apporte une expérience internationale et technique avérée. L’établissement assure l’exploitation, la maintenance et le développement de ses moyens techniques de production, ainsi que la formation et le perfectionnement de son personnel et la conservation des archives audiovisuelles. Au-delà des échanges de programmes à vocation politique, culturelle et économique, l’accord prévoit un transfert de savoir-faire en matière de maintenance technique et de gestion des archives — deux domaines critiques pour une institution publique en pleine restructuration comme l’ONAMA.
Le profil multilingue de l’EPTV, dont les chaînes émettent en arabe, en français, en tamazight et en anglais, représente également un atout considérable pour le Tchad, pays officiellement bilingue arabe-français, dont le ministre a insisté sur la priorité donnée aux contenus en langue arabe dans les échanges de programmes.
L’axe APS – ATPE : souveraineté de l’information et volume de production
Le protocole de coopération entre l’Agence Algérie Presse Service (APS) et l’Agence tchadienne de presse et d’édition (ATPE) vise à structurer les échanges de dépêches, d’informations brutes et de bonnes pratiques rédactionnelles. L’APS, fondée en 1961 durant la guerre de libération nationale, compte près de 460 salariés dont 300 journalistes, photographes et traducteurs, et diffuse environ 600 dépêches par jour en trois langues : arabe, français et anglais. Ce volume de production et cette capacité à couvrir de grands événements continentaux constituent une ressource stratégique que l’ATPE, aux moyens plus limités, pourra désormais activer via ce cadre institutionnel.
L’APS assure des prestations lors de grands événements organisés par l’Algérie, comme les sommets de la Ligue arabe ou les festivals culturels panafricains, et participe aux commissions et comités mixtes de coopération bilatérale. Cette expérience en matière de couverture d’événements à forte portée diplomatique est directement transférable à l’ATPE dans le cadre des rendez-vous régionaux et continentaux que le Tchad est amené à accueillir ou à couvrir.
Une vision « Sud-Sud » du narratif africain
L’enjeu de cette coopération dépasse largement la dimension technique. Il s’agit, pour Alger et N’Djamena, de construire un narratif africain autonome, porté par des médias publics capables de valoriser l’histoire, les cultures et les perspectives politiques du continent sans dépendre des grilles de lecture extérieures. En mettant l’accent sur les contenus en langue arabe et les dimensions historiques, religieuses et culturelles communes, les deux pays affirment une vision de l’intégration africaine fondée sur la solidarité entre les peuples et la souveraineté de l’information.
Les trois instruments juridiques conclus fournissent désormais le cadre formel dans lequel ces ambitions pourront se déployer concrètement : un mémorandum d’entente interministériel, un protocole EPTV-ONAMA et un protocole APS-ATPE. Trois accords qui font de cette session de la Commission mixte algéro-tchadienne un jalon concret dans la diplomatie médiatique entre les deux pays frères.
Elgharb.info avec APS