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Littérature de jeunesse en Algérie : entre résistance silencieuse et renouveau académique, un colloque brise l’oubli

Il y a quelque chose d’étrange dans ce paradoxe algérien. Un pays doté d’une des plus riches traditions orales du monde méditerranéen — contes amazighs transmis de génération en génération, légendes berbères, fables du patrimoine arabo-islamique, proverbes tissés comme des dentelles —, et pourtant une littérature de jeunesse qui peine à exister, à se diffuser, à trouver ses lecteurs. Comme si la matière vivait dans les voix des grands-mères mais mourait au seuil des librairies.

C’est précisément cette tension que le Colloque National Hybride organisé par l’Université Djillali Liabès de Sidi Bel Abbès — sous la coordination du Docteur Daho Ahmed — met en lumière aujourd’hui et demain, 15 et 16 avril 2026. La cérémonie d’ouverture officielle, tenue ce matin sur le campus de Sidi Bel Abbès en présence des présidents d’honneur, a lancé deux journées denses de travaux. Intitulé « Littérature de jeunesse à la croisée des arts : perspectives sémiotique, linguistique et numérique pour un renouveau didactique », l’événement réunit chercheurs, illustrateurs, éditeurs, enseignants et doctorants autour d’une question brûlante : que fait-on, en Algérie, des livres qu’on offre — ou qu’on n’offre pas — à ses enfants ?

Un programme en deux journées, entre science et terrain

Cinq axes thématiques structurent les quarante-huit heures de travaux : la sémiotique de l’album illustré, les approches linguistiques et stylistiques, les relations entre littérature de jeunesse et arts (illustration, musique, cinéma, théâtre), le numérique (e-books, jeux sérieux, applications éducatives), et enfin la didactique — la question du « comment enseigner » qui sous-tend toutes les autres.

La journée de ce mercredi s’est ouverte sur la conférence inaugurale de la professeure Lynda Chouiten, romancière et universitaire à l’Université de Boumerdes, l’une des rares intellectuelles algériennes à théoriser et pratiquer simultanément l’écriture pour la jeunesse. Sa présence n’est pas anodine : elle incarne précisément ce pont fragile entre recherche académique et production littéraire réelle, entre l’université et la librairie. La matinée se poursuit avec une première session de communications couvrant les axes sémiotique et linguistique, précédée d’une pause networking qui permet aux participants — venus de plusieurs wilayas — de tisser des liens entre terrains et disciplines.

L’après-midi promet d’être tout aussi chargé. Une deuxième session de communications explorera les croisements entre littérature de jeunesse et arts, avant qu’une table ronde dédiée aux enjeux et perspectives de la littérature de jeunesse en Algérie ne vienne clore cette première journée. Un rendez-vous attendu, où praticiens et chercheurs sont appelés à confronter leurs regards sur l’état réel du secteur.

Demain jeudi, les travaux reprennent sur les axes numérique et didactique, avant un atelier pratique consacré à l’intégration de la littérature de jeunesse numérique en classe et une séance de clôture avec formulation de recommandations concrètes à l’adresse des institutions.

L’album illustré comme laboratoire sémiotique

Le colloque se tient en format hybride, accessible en présentiel sur le campus et en distanciel via Google Meet pour les chercheurs et enseignants éloignés — une ouverture significative dans un pays où la décentralisation culturelle reste un défi permanent. C’est dans ce cadre ouvert que les communications de l’axe sémiotique engagent aujourd’hui un débat au cœur des enjeux théoriques.

L’un des fils conducteurs du programme scientifique touche à ce que les théoriciens appellent l’iconotexte — cette unité indissociable formée par le texte et l’image dans l’album pour enfants. Loin d’être un simple livre avec des dessins, l’album contemporain est un système de sens complexe, où la couleur d’une page, le placement d’un personnage dans le cadre ou le blanc entre deux séquences narratives portent autant de significations que les mots.

La sémiotique visuelle, héritée des travaux fondateurs de Roland Barthes sur les relations texte-image, offre des outils précis pour décrypter ces constructions. Les trois types de relations qui structurent l’album — redondance, complémentarité ou tension entre texte et image — définissent autant de postures de lecture active que l’école algérienne gagnerait à enseigner explicitement, plutôt que de réduire la lecture à un déchiffrage syllabique.

La langue comme enjeu politique

La question linguistique traverse l’ensemble des débats comme une ligne de faille. Dans l’Algérie contemporaine, quelle place occupent le français, l’arabe classique, la darija et tamazight dans les livres destinés aux enfants ? Comment un auteur construit-il un récit qui parle à des jeunes lecteurs tiraillés entre plusieurs héritages linguistiques, plusieurs identités culturelles ? La réponse, selon les spécialistes réunis à Sidi Bel Abbès, ne peut être ni le monolinguisme imposé ni le plurilinguisme anarchique, mais une négociation littéraire consciente et artisanale.

Portrait d’une littérature qui résiste dans l’ombre

En amont de l’ouverture officielle, le comité scientifique du colloque a produit un document de réflexion préparatoire qui dresse un état des lieux aussi documenté que saisissant. Triple déficit, dit-il sans détour : déficit de production, déficit de diffusion, déficit de légitimation. Trois mots qui résument des décennies d’indifférence institutionnelle et qui résonnent avec une acuité particulière en ce jour d’ouverture.

Les pionniers : des géants dans le silence

La littérature de jeunesse algérienne a pourtant une histoire, commencée bien avant que les institutions veuillent bien la reconnaître. Mohammed Dib, l’auteur de la trilogie de Tlemcen, a écrit Baba Fekrane dès 1959 — un recueil de contes mettant en scène un âne philosophe et malicieux qui déjoue les logiques du pouvoir par la ruse. Un personnage d’une modernité étonnante, longtemps oublié, dont la réédition tardive n’a pas suffi à lui donner la diffusion qu’il mérite.

Taos Amrouche, première romancière algérienne de langue française, a consacré une partie de sa vie à collecter et transcrire les contes, chants et proverbes de la tradition orale kabyle. Son recueil Le Grain magique (1966) est une œuvre fondatrice — un trésor transmis aux enfants qui n’ont, pour la plupart, jamais eu l’occasion de l’ouvrir. Mouloud Feraoun, de son côté, a laissé dans Le Fils du pauvre une représentation de l’enfance kabyle d’une authenticité rare, régulièrement lue par des générations de lycéens qui y retrouvent, parfois avec stupeur, quelque chose de leur propre histoire.

La génération de la résistance

Les années 1990 ont failli tout emporter. La décennie noire — dix ans de violence politique et sociale — a détruit une grande partie du tissu culturel algérien. Des intellectuels ont été tués, d’autres contraints à l’exil ou au silence. Le monde du livre pour enfants, déjà fragile, a été presque entièrement sinistré.

C’est dans ce contexte que Nassira Belloula a publié en 2001, chez Marsa Éditions, Sabrina, ils ont tué ta prof — un roman qui aborde frontalement la tragédie de cette période à travers les yeux d’une adolescente. Le succès a été inattendu, massif, révélateur : les jeunes Algériens avaient soif de livres qui leur parlaient de leur propre réalité. Deux décennies plus tard, ce roman reste l’un des textes les plus lus et étudiés dans l’enseignement secondaire. Un best-seller né malgré le désert éditorial.

Les voix d’aujourd’hui : talent contre structures

La génération contemporaine d’auteurs pour la jeunesse est peut-être la plus consciente de ce qu’elle fait et de pourquoi elle le fait. Lynda Chouiten, avec Une vie en mille morceaux (2012, Barzakh), explore les tourments de l’adolescence algérienne contemporaine avec une acuité psychologique remarquable. Maïssa Bey, dont l’œuvre est principalement destinée aux adultes, voit ses textes — Surtout ne te retourne pas, Bleu blanc vert — régulièrement recommandés aux lycéens et enseig nés dans les classes de français. Samira Negrouche, poétesse et médecin, offre dans ses recueils une langue sobre et lumineuse qui constitue une porte d’entrée rare vers la poésie contemporaine pour les adolescents.

Ces auteurs se heurtent tous aux mêmes obstacles structurels : une chaîne éditoriale atrophiée, des tirages dérisoires, une quasi-absence dans les bibliothèques scolaires et les médias culturels, et ce mépris institutionnel diffus qui traite la littérature de jeunesse comme un sous-genre sans dignité.

Le désert des bibliothèques

Où lisent les enfants algériens ? La question est douloureuse parce que la réponse est, souvent, nulle part.

Les données disponibles dessinent un tableau sombre : le taux de lecture de livres chez les jeunes Algériens figure parmi les plus bas du monde arabe, lui-même bien en dessous des moyennes mondiales. Cette réalité, que tout enseignant connaît intimement, n’est pas le résultat d’une quelconque paresse culturelle. Elle est le produit d’un système qui ne donne pas aux enfants les conditions minimales pour que la lecture devienne une pratique ordinaire et plaisante.

L’école sans livres

La grande majorité des établissements scolaires algériens ne disposent pas de bibliothèque fonctionnelle. Lorsqu’une salle existe, elle sert de dépôt pour des manuels scolaires usagés ou de salle de réunion. Pas de budget pour acheter des livres, pas de formation des enseignants à la médiation littéraire, pas de politique nationale de dotation. Une école sans livres reste une école — mais c’est une école amputée de l’une de ses missions essentielles.

La Bibliothèque Nationale : un palais trop loin des enfants

La Bibliothèque Nationale d’Algérie, inaugurée dans son grand bâtiment moderne en 2011 à Ben Aknoun, dispose d’une section jeunesse. Mais sa localisation périphérique, ses horaires administratifs et ses procédures d’inscription peu adaptées à un jeune public en font un espace pratiquement inaccessible aux enfants qui viendraient seuls. Sous la direction d’Amin Zaoui (2002-2008), des initiatives d’animation culturelle avaient pourtant produit des résultats encourageants. Elles n’ont pas été pérennisées.

Les îlots de résistance

Il serait injuste de ne pas nommer les espaces où la lecture de jeunesse existe vraiment, souvent grâce à des acteurs individuels qui comblent les carences de l’institution.

Le Salon International du Livre d’Alger (SILA), avec ses deux millions de visiteurs annuels, constitue paradoxalement l’un des principaux lieux de rencontre entre les jeunes Algériens et les livres. Sa limitation est évidente : un événement annuel ne peut remplacer une bibliothèque de quartier. Mais il témoigne d’une appétence réelle pour le livre que le reste du système culturel ne sait pas nourrir au quotidien.

Des librairies comme Chihab à Alger, Es-Saâda à Oran ou El Mordjane à Tlemcen ont développé des rayons jeunesse de qualité. Des associations de quartier ont créé des petites bibliothèques informelles dans des conditions précaires mais avec un engagement remarquable. Des ateliers de lecture itinérants sillonnent certaines zones rurales de Kabylie et des Hauts Plateaux. Des communautés en ligne — groupes Facebook, comptes Instagram — partagent des recommandations de lecture et touchent un public urbain de classes moyennes de plus en plus sensible à la question.

Ces initiatives sont réelles. Elles sont précieuses. Elles ne suffisent pas.

Le paysage éditorial : artisans passionnés dans un marché hostile

Du côté des éditeurs, la situation est celle d’un artisanat courageux contre des structures défavorables.

Les maisons d’édition institutionnelles — l’ENAG en tête — ont produit des centaines de titres en langue arabe destinés à la jeunesse, mais souvent au détriment de la qualité littéraire et graphique : textes trop moralisateurs, illustrations sommaires, objets-livres peu attractifs. Une logique bureaucratique qui a trop souvent prévalu sur les exigences esthétiques.

C’est du côté privé que les initiatives les plus intéressantes émergent. Casbah Éditions, fondée en 1994, est l’une des maisons les plus actives dans le domaine de la littérature de jeunesse en langue française. Barzakh, fondée en 2000, jouit d’une réputation enviable pour la qualité de ses publications. Tafat Éditions, spécialisée en langue tamazight, publie des albums illustrés et des contes en kabyle — un engagement culturel exemplaire pour la revitalisation de la langue amazighe, réalisé avec des moyens modestes mais une vision claire.

Ces éditeurs se battent dans un marché étroit, avec des circuits de distribution déficients et une invisibilité chronique dans les médias culturels. Ils existent. Ils publient. Ils méritent infiniment mieux que l’indifférence qui leur est souvent réservée.

Cinq chantiers pour demain

Le document préparatoire du colloque propose une feuille de route précise. Elle mérite d’être lue au-delà des murs de l’université.

Premièrement, une politique éditoriale nationale : un fonds de soutien à l’édition de jeunesse, avec des appels à projets pour encourager la création littéraire et graphique en français, arabe et tamazight.

Deuxièmement, un plan national de réhabilitation des bibliothèques scolaires — avec des dotations en livres de qualité et une formation des enseignants à la médiation littéraire. Non comme un luxe, mais comme un droit.

Troisièmement, intégrer un module obligatoire de littérature de jeunesse dans la formation initiale des enseignants du primaire et du secondaire. On ne peut pas enseigner ce qu’on n’a pas aimé.

Quatrièmement, encourager la recherche universitaire et créer des spécialisations de master et de doctorat dans ce domaine — ce que le colloque de Sidi Bel Abbès contribue précisément à amorcer.

Cinquièmement, développer une offre numérique de qualité en littérature de jeunesse, accessible gratuitement dans les établissements scolaires. Dans un pays où la fracture numérique reste profonde, l’équité d’accès ne peut rester un vœu pieux.

Ce que ce colloque dit de nous

Au fond, la question de la littérature de jeunesse en Algérie est une question politique au sens le plus noble du terme : que voulons-nous transmettre à nos enfants ? Quelle image du monde, quelle profondeur de langue, quels récits fondateurs leur offrons-nous ?

La réponse actuelle — peu de livres, peu de librairies accessibles, peu d’enseignants formés, peu de bibliothèques vivantes — dit quelque chose sur la société que nous construisons. Elle dit que l’enfance n’est pas encore au centre.

Le colloque de l’Université Djillali Liabès n’est pas seulement un événement académique. C’est un acte de résistance culturelle. Une façon de dire, avec des outils scientifiques et une exigence intellectuelle irréprochable, que cette littérature existe, qu’elle mérite d’être théorisée, enseignée, défendue. Les communications qui se succèdent aujourd’hui sur le campus de Sidi Bel Abbès, la table ronde de ce soir, les ateliers de demain — tout cela construit, pierre par pierre, la légitimité d’un champ que l’institution a trop longtemps ignoré.

La littérature de jeunesse algérienne a survécu à la décennie noire, à l’arabisation mal planifiée, au désintérêt institutionnel et à la concurrence des écrans. Elle résiste, dans les rayons trop rares de quelques librairies, dans les valises de quelques enseignants militants, dans les mains de parents qui ont compris que donner un livre à un enfant, c’est lui offrir un monde.

Il reste à décider, collectivement, si ce monde mérite d’être agrandi.

Rédaction Oranie Actualités