Nassira Lachlak : la chercheuse qui a choisi le poème pour voir l’invisible
Pionnière des biotechnologies, détentrice de brevets, docteure en recherche médicale — Nassira Lachlak aurait pu s’arrêter là. En février 2026, elle a publié Prismes d’émotions, son premier recueil de poésie, quatre-vingt-dix textes qui prouvent qu’entre le microscope et la métaphore, il n’existe parfois qu’une seule et même façon de chercher la vérité.
Un prisme ne crée rien. Il révèle. Il prend une lumière blanche, apparemment uniforme, et en expose toute la complexité cachée : sept couleurs, sept longueurs d’onde, sept vérités que l’œil nu confondait en une seule. C’est cette propriété physique, rigoureuse, que Nassira Lachlak a choisie pour titre et pour programme — Prismes d’émotions, publié aux éditions Edilivre en février 2026 et distribué par Hachette Livre. Un premier recueil de poésie, à cinquante ans passés, signé par une femme qui a consacré l’essentiel de sa vie à la recherche scientifique.
On pourrait s’étonner de ce passage. On aurait tort. Il n’y a aucun paradoxe ici, aucune reconversion tardive, aucun caprice littéraire. Il y a une cohérence profonde, celle d’un esprit qui n’a jamais cessé de chercher à comprendre — que ce soit dans un laboratoire ou dans la langue.
Une trajectoire scientifique hors du commun
De Sidi Bel-Abbès aux laboratoires toulousains
Nassira Lachlak est née en 1960 à Sidi Bel-Abbès, en Algérie. Après des études supérieures qui la mèneront jusqu’à la Faculté de Pharmacie de l’Université Paul Sabatier à Toulouse, elle s’engage dans la recherche médicale dès 1997. Sa spécialité : l’innovation diagnostique, là où la chimie électronique croise l’intelligence artificielle pour détecter ce que l’œil médical ne voit pas encore.
Ses travaux ont abouti à des inventions concrètes. Elle a conçu un automate d’olfaction capable d’identifier des bactéries par leur seule odeur, un capteur mesurant l’acétonémie dans le souffle expiré, et un outil de détection du cancer par analyse olfactive du sang. En avril 2020, au plus fort de la pandémie, elle dépose un brevet portant sur des anticorps anti-SARS-CoV-2. Son expertise s’étend également à la rédaction et à la négociation de brevets internationaux.
« Ces poèmes sont des graines de lumière semées au fil des jours, offertes sans bruit, pour que chacun y trouve sa propre histoire. » — Nassira Lachlak, épigraphe de Prismes d’émotions
C’est ce profil — rigoureuse, inventive, engagée dans la preuve — que l’on retrouve dans chaque page du recueil. La poésie de Nassira Lachlak ne décore pas : elle mesure. Elle ne s’emballe pas : elle documente.
Prismes d’émotions : cartographie d’une vie intérieure
La lumière comme système poétique
Quatre-vingt-dix poèmes. Quatorze chapitres. Et partout, de façon obsessionnelle mais jamais lassante, deux réseaux d’images : la lumière et l’eau. La lumière figure la clarté, la quête, l’espérance — non comme métaphore convenue, mais comme phénomène physique. L’eau figure la mémoire, la fluidité, le mouvement perpétuel d’une vie entre deux rives.
Dès l’exergue, avant même la préface, Lachlak place un poème intitulé Entre deux Rives. Le choix dit tout sur l’architecture du livre : tout ce qui suit se lit à partir de cette fissure inaugurale, celle d’une identité construite entre l’Algérie et la France, entre le silence et la parole, entre la certitude scientifique et l’indicible du vécu.
« Je suis née d’un rivage, bercée par un autre, / Un souffle algérien, un silence français, / Toujours entière… mais jamais complète. »
La formule « toujours entière… mais jamais complète » est l’une des plus précises jamais écrites sur l’expérience de la diaspora. Elle refuse le vocabulaire du manque — la poète n’est pas diminuée par sa double appartenance — mais elle refuse aussi le fantasme d’une identité synthétique qui effacerait la tension. Elle est les deux à la fois. C’est une condition, pas une plaie.
Science et poésie : le même geste de connaissance
Le chapitre 8, intitulé Humanité et Éthique, est sans doute le plus singulier du recueil dans le paysage de la poésie francophone contemporaine. C’est le territoire où la rigueur du chercheur et la sensibilité du poète cessent de se regarder comme des étrangers. Dans Alchimie, l’équation devient vers, et le vers devient vérité mesurable :
« Elle scrutait l’univers, / dans l’éclat froid des équations, / cherchant l’invisible vérité, / tissée dans le cœur des atomes. / Puis la plume s’est glissée, / douce, entre ses doigts de chercheuse. »
L’expression « l’éclat froid des équations » ne relève pas d’une métaphore de seconde main. Elle décrit avec exactitude la température mentale du travail intellectuel : lumineux, mais sans chaleur émotionnelle immédiate. On n’écrit pas cela sans avoir vécu des années dans les laboratoires.
Spiritualité, amour et résistance : les autres prismes
Au chapitre 7, la dimension spirituelle du recueil affleure avec retenue. Jamais prosélyte, jamais dogmatique — Dieu y est convoqué comme « Souffle qui fait renaître la vie », comme refuge, comme accompagnateur plutôt que comme juge. Une foi de structure, intime et silencieuse, qui traverse le texte comme une nappe phréatique sans jamais l’inonder.
Les poèmes adressés au fils — Prunelle, Au creux du silence — reformulent l’amour maternel comme pratique de la liberté consentie. « Aimer, ce n’est pas retenir / Aimer, c’est laisser libre / Celui que l’on chérit le plus. » En apparence simple, cette formule est en réalité subversive : elle inverse le modèle dominant de l’attachement maternel pour en faire un acte de détachement actif — l’opposé d’une possession.
Dans Mémoire Scientifique, sous-titré sobrement « En hommage à mon métier de chercheuse et à ma vérité écrite », Lachlak documente l’invisible des carrières de femmes dans la recherche : la résistance discrète, les idées volées, les espoirs tenaces. Elle ne s’y plaint pas. Elle inscrit.
Ce que le recueil réussit — et ce qu’il ne cache pas
Les forces : précision, murmure, universalité
Le grand talent de Nassira Lachlak, c’est ce que l’on pourrait appeler la poétique du murmure. Son vers libre n’est pas informe : il est gouverné par des anaphores discrètes, des assonances en sourdine, et une maîtrise du rythme respiratoire de la phrase. Quatre vers suffisent parfois à dire ce que des romans entiers n’arrivent pas à formuler :
« Les larmes ne crient pas, / Elles glissent en silence, / Quand personne ne regarde, / Quand tout semble aller. »
C’est là que réside la performance centrale du livre : parler de soi de telle façon que le lecteur ne pense plus à l’auteure, mais à lui-même. L’exil de Lachlak devient le nôtre. Sa double appartenance nous rappelle les nôtres. C’est la définition même de ce que la poésie peut faire que la prose ne fait pas.
Les limites : quand l’énoncé l’emporte sur l’incarnation
Quatre-vingt-dix poèmes, c’est aussi quatre-vingt-dix occasions d’inégalité. Certaines pièces des chapitres centraux énoncent là où elles devraient incarner : elles nomment les émotions plutôt que de les provoquer. Quand la poésie devient inventaire sentimental, elle risque de perdre précisément ce qu’elle cherche à saisir. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire — c’est la marque d’un premier recueil ambitieux, qui gagne en densité lorsqu’il accepte le silence comme matière.
On notera également la présence du poème Entre deux Rives à deux reprises — en exergue et au chapitre 2 — sans variation ni signal éditorial. Un effet d’écho conscient aurait été bienvenu ; en l’état, il donne une impression de doublon involontaire.
Ces réserves n’entament pas la valeur de l’ensemble. Elles dessinent plutôt ce que pourrait être un second recueil : plus sélectif encore, davantage confiant dans l’économie du peu.
La voix de Nassira Lachlak dans la littérature algérienne contemporaine
La littérature algérienne d’expression française a toujours entretenu un rapport particulier avec les thèmes de l’exil, de la mémoire et de l’identité plurielle — de Kateb Yacine à Assia Djebar, de Rachid Mimouni à Kamel Daoud. Nassira Lachlak s’inscrit dans cette lignée, non par imitation, mais par ancrage dans le même terrain existentiel.
Ce qui la distingue, c’est l’intrusion de la pensée scientifique comme matériau poétique à part entière. Rares sont les auteurs capables de faire coexister l’équation et le vers sans que l’un écrase l’autre. Lachlak y parvient parce qu’elle n’emprunte pas le vocabulaire scientifique comme décor — elle le vit de l’intérieur. La « mémoire en mouvement » dont elle parle, c’est aussi la mémoire cellulaire, la transmission génétique, l’information biologique. La poésie n’est pas ici un supplément d’âme : c’est un autre laboratoire.
À l’heure où la poésie cherche de nouveaux publics et où les frontières entre disciplines intellectuelles tendent à s’effacer, Prismes d’émotions arrive avec une pertinence qui dépasse son seul mérite littéraire. Il montre qu’une chercheuse de soixante-cinq ans, formée dans les sciences dures, portant en elle deux cultures et plusieurs langues de silence, peut écrire des poèmes qui atteignent l’universel. Non malgré tout cela. Grâce à tout cela.
La couleur qui reste
On referme Prismes d’émotions avec une sensation rare dans la lecture contemporaine : celle d’avoir été accompagné. Pas instruit. Pas bousculé de façon démonstrative. Accompagné — comme par quelqu’un qui marche à votre rythme et qui, de temps en temps, vous montre quelque chose que vous n’aviez pas vu.
Nassira Lachlak a écrit, dans Mémoire Scientifique, une phrase qui pourrait servir d’épitaphe à l’ensemble du livre :
« Je n’ai pas écrit pour qu’on m’admire, / mais pour qu’on n’oublie pas / qu’une femme peut inventer, résister et transmettre. »
Inventer, résister, transmettre. Ce sont exactement les trois gestes que ce premier recueil accomplit, page après page. Dans un pays où les femmes scientifiques demeurent trop souvent invisibles, dans une époque où la poésie peine à trouver sa place hors des sphères académiques, Prismes d’émotions fait quelque chose de simple et de décisif : il prouve que la lumière, pour peu qu’on la laisse traverser un prisme, révèle toujours plus qu’on ne croyait y voir.
Prismes d’émotions de Nassira Lachlak, éditions Edilivre, février 2026. Distribution Hachette Livre. 90 poèmes, 14 chapitres.
BIO EXPRESS
Nassira Lachlak est née en 1960 à Sidi Bel-Abbès (Algérie). Docteure en recherche médicale de l’Université Paul Sabatier de Toulouse, elle œuvre depuis 1997 à l’innovation diagnostique, à la croisée de la chimie électronique et de l’intelligence artificielle. Inventrice de dispositifs de détection précoce du cancer et des infections bactériennes, détentrice d’un brevet sur des anticorps anti-SARS-CoV-2 (avril 2020), elle publie en 2026 son premier recueil de poésie, Prismes d’émotions, aux éditions Edilivre.